Le chiffre est tellement absurde qu’il en devient abstrait. Comme les distances astronomiques ou l’âge de l’univers, notre cerveau peine à le saisir. Pourtant, derrière ce nombre se cache désormais une fortune personnelle. Celle d’Elon Musk.
Dans les médias, l’annonce a été traitée comme une prouesse. Un
exploit. Une nouvelle étape dans la conquête entrepreneuriale. En introduisant
en bourse SpaceX, le milliardaire américain aurait franchi un seuil inédit dans
l’histoire du capitalisme : devenir un « billionnaire », possesseur d’une
fortune évaluée à plus de 1 000 milliards de dollars.
Mais mille milliards, c’est combien exactement ?
C’est l’équivalent de plus de 50 millions d’années de SMIC pour un
travailleur. Ou bien faire 9 milliards de pleins d’essence ou de paniers de
courses.
Une somme qu’aucun être humain ne peut gagner par son seul
travail.
Car derrière chaque milliard engrangé par Musk se trouvent des
travailleurs, des ingénieurs, des manutentionnaires, des livreurs, des
enseignants, des soignantes, des techniciens. Derrière chaque fortune colossale
se trouve une accumulation de richesse produite collectivement mais appropriée
par le plus petit nombre – voire par une seule personne.
Et qui investit dans ces empires financiers ? Les fonds de
pension, les banques, les assurances, les fonds spéculatifs. Ils n’investissent
pas pour la beauté du geste ni pour le progrès de l’humanité. Ils attendent un
retour. Toujours plus élevé. Toujours plus rapide.
Le capitalisme contemporain ne se contente plus de produire des
marchandises. Il produit de la valeur fictive. De l’argent qui engendre de
l’argent. Des actions qui prennent de la valeur parce que d’autres pensent
qu’elles en prendront davantage demain.
Cette spéculation géante s’invite dans notre quotidien. Elle fait
grimper le prix des logements. Elle renchérit l’énergie. Elle pèse sur les
matières premières agricoles. Elle transforme la terre, l’eau, les céréales et
même les données personnelles en actifs financiers.
Pendant ce temps, ceux qui travaillent voient leur pouvoir d’achat
stagner ou reculer.
La fortune de Musk n’est pas seulement financière. Elle est
politique.
Après avoir été l’un des plus gros contributeurs de la campagne de
Donald Trump, le patron de Tesla, SpaceX et X s’est imposé comme un acteur
politique de courte durée. Son réseau social est devenu un terrain
d’expérimentation idéologique où prospèrent désinformation, théories
complotistes, discours racistes et xénophobes sous couvert de liberté
d’expression absolue. Une idéologie qui a façonné et libéré la folie MAGA
de la dernière campagne de Trump.
Loin d’être neutres, les plateformes numériques façonnent
aujourd’hui le débat public. Les algorithmes sélectionnent ce qui sera vu,
partagé ou oublié. Le pouvoir économique devient pouvoir culturel, puis pouvoir
politique.
En France, plusieurs enquêtes ont été ouvertes concernant le
fonctionnement de X, notamment sur la modération des contenus et certaines
pratiques techniques. Derrière les promesses de transparence se dessine une
concentration sans précédent du contrôle de l’information.
Et l’ambition de Musk ne s’arrête pas là.
Par exemple, avec son entreprise Neuralink, il rêve de connecter directement
le cerveau humain à la machine, en intégrant des puces dans le corps humain.
Avec ses projets de robotique et d’intelligence artificielle, il promet une «
civilisation galactique ». Une nouvelle humanité augmentée, après avoir voulu
conquérir l’espace.
L’idée de créer un « homme nouveau » n’est pas neuve.
« Si le communisme ne devait pas conduire à la
création d’un homme nouveau, il n’aurait aucun sens », disait
Che Guevara.
Mais entre l’émancipation collective imaginée par les
révolutionnaires et l’augmentation technologique pilotée par des
multinationales privées, il existe un fossé immense.
Dans un cas, il s’agit de libérer l’être humain de l’exploitation.
Dans l’autre, de l’adapter à un système qui produit toujours plus
d’inégalités.
Cette évolution s’accompagne d’une inquiétante convergence entre
grandes fortunes et extrême-droite.
Aux États-Unis comme en Europe, certains milliardaires soutiennent
ouvertement des forces politiques réactionnaires. Ainsi, Elon Musk a montré son
soutien à l’AfD en Allemagne et à Giorgia Meloni en Italie.
En France, les liens entre grands groupes économiques,
concentration médiatique et extrême droite deviennent chaque année plus
visibles.
Antonio Gramsci écrivait : « Le fascisme est un mouvement
social, il est l’expression organique de la classe possédante en lutte contre
les exigences vitales de la classe travailleuse. »
Lorsque les inégalités atteignent des sommets historiques, lorsque
quelques individus possèdent davantage que des dizaines de millions de
travailleurs réunis, la démocratie elle-même se fragilise.
La question n’est donc pas de savoir si Elon Musk est un génie, un
visionnaire ou un provocateur. La question est de savoir dans quel monde nous
voulons vivre. Un monde où mille milliards de dollars peuvent s’accumuler dans
les mains d’un seul homme tandis que des millions de personnes comptent chaque
euro à la fin du mois ?
Ou un monde où les immenses richesses produites collectivement
servent enfin l’intérêt général ?
Comme ses fusées, l’empire financier d’Elon Musk explosera-t-il en
plein vol ?

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