Il est des
scènes qui résument une époque. Celle jouée dimanche à Cannes en fait partie.
Là même où le cinéma est censé célébrer la liberté de création, le directeur de
Canal Plus a annoncé que les 600 signataires de la tribune « Zapper
Bolloré » ne
travailleraient plus avec son groupe. Une liste noire, en somme.
Derrière la
formule policée – « Je ne peux pas accepter de collaborer avec
eux » –, la menace est limpide, la mécanique de dissuasion
redoutablement efficace : prendre publiquement position contre le
promoteur en chef de l’extrême droite expose aux rétorsions économiques.
À la tête d’un
véritable empire contre lequel le pouvoir macroniste n’a pas bougé le petit
doigt, l’ogre ne possède plus seulement des parts de marché : il maîtrise
de la production à la diffusion les œuvres de l’esprit. Ses instituts de sondage fabriquent l’opinion.
CNews façonne l’actualité. Les titres de presse qu’il a rachetés les relaient.
C8 colonise les soirées dans une version fascisée du « temps de
cerveau disponible ». Canal Plus et les maisons d’édition qu’il
a rachetées conditionnent, peu à peu, les imaginaires.
« Il n’y a pas d’alternative
à Canal Plus » : la phrase tourne en boucle dans la
profession, comme un mantra fataliste. C’est faux. Les alternatives existent, à
condition d’avoir une ambition politique, de « renoncer au
renoncement », pour empêcher, comme alertait Jack Ralite, que « l’esprit
des affaires l’emporte sur les affaires de l’esprit ».
Les idées ne
manquent pas pour reconstruire une véritable politique
culturelle, comme la France a su le faire avec
talent à plusieurs reprises dans son histoire. Quand les rédactions et les
maisons d’édition tombent les unes après les autres dans l’escarcelle du
milliardaire, que le spectacle vivant étouffe sous l’austérité budgétaire et
que les artistes sont sommés de choisir entre leur parole et leur carrière, il
est grand temps de se réveiller.

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