dimanche 17 mai 2026

« François Ruffin, ni César, ni tribun… ni Tintin à gauche, ne lui en déplaise », l’éditorial de Sébastien Crépel.



Il en est qui voient l’élection présidentielle comme la quête d’un Graal. D’autres la conçoivent comme un passage obligé, le comble d’une personnalisation de la politique dont il faudra se débarrasser pour faire advenir la République véritable. Le chemin pour y parvenir peut-il ressembler à une aventure de Tintin ? Plutôt que d’écrire un énième pavé comme la plupart de ceux qui, comme lui, se rêvent un destin, François Ruffin, à sa manière iconoclaste, a choisi la BD pour se grimer en personnage d’Hergé. Malheureusement, l’aventure tourne court, tant le député se prend au sérieux dans le rôle du héros justicier.

Malaise à la vue du Picard réglant un litige, dans un train, entre des agents de la sûreté ferroviaire et une femme noire. Au lieu de se placer du côté des usagers révoltés par le zèle teinté de racisme des policiers, le candidat y fait régner une justice conçue comme une équidistance entre les deux. Représenté torse bombé, il paie l’amende de la voyageuse avant de sermonner un passager à la mine contrite (« Respectez la police ! »), puis un agent (« Respectez votre uniforme ! »). L’incident y est réduit à une simple perturbation de la bonne marche du train.

On aimerait croire à une maladresse, si ce n’était cohérent avec d’autres planches de la BD dans lesquelles victimes et auteurs de répression policière sont renvoyés dos à dos, ou encore avec les propos problématiques du candidat en chair et en os sur l’immigration. On ne fera pas l’affront à François Ruffin de le traiter de raciste. Mais la gauche ne peut avoir pour ambition de pacifier la société sans en extirper l’injustice. Comme elle n’a pas besoin d’un César ou d’un sauveur qui ordonne aux opprimés de rester à leur place.

Dans une lettre au communiste Maurice Thorez, Aimé Césaire appelait la gauche à se défaire du « fraternalisme », ce paternalisme du « grand frère qui, imbu de sa supériorité (…), vous prend la main pour vous conduire (…). C’est très exactement ce dont nous ne voulons pas ». Le penseur anticolonial de la négritude y pourfendait l’habitude enracinée « dans tous les partis (…) de disposer pour nous, l’habitude de penser pour nous ». Ces pages ont 70 ans. Il est urgent de les relire.

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