« Je me
sers de mes médias pour mener un combat civilisationnel », a un jour
déclaré l’ogre, en petit comité *.
On le croit. Il
le prouve jour après jour.
Les
télévisions, les stations de radio, les journaux, les maisons d’édition qu’il a
avalé de ses grosses mâchoires plaquées or, s’agitent dès le petit matin, pour
nous décrire un pays fantasmé. Une France rance minée par une prétendue
bien-pensance de gauche et une modernité contraire aux grandes valeurs
françaises. La nation serait au bord du péril identitaire et existentiel. Il
faudrait la régénérer autour d’une race blanche et d’une civilisation
chrétienne idéalisée.
Le tout mélangé
à l’agitation de passions tristes et de peur de « l’autre », de
« l’assisté » qui, tenaillé par la pauvreté, serait le coupable des
malheurs du voisin qui survit dès la moitié du mois avec un compte en banque
essoré. La mobilisation du « bon sens » autorise toutes les
surenchères convoquées au côté du racisme, du conspirationniste, du masculinisme,
du rejet de la préservation de l’environnement.
On le croit.
La semaine
dernière, l’ogre vient, non pas seulement de faire main basse sur la
prestigieuse maison d’édition Grasset, mais d’en prendre le contrôle politique
en limogeant son directeur Olivier Nora. Ce faisant, il a entraîné la démission
de centaines d’auteurs d’opinions très diverses et soulevé un mouvement général
de protestation et de demande de protection des auteurs et des éditeurs.
Les moyens de la guerre industrielle, médiatique et
politique
C’est ici le
dernier repas de l’ogre. Pour en arriver là, ses puissants tentacules dans les
sphères industrielles, politiques, médiatiques et financières développés sur
fond d’exploitation, de colonialisme, d’extractivisme lui ont permis de se
rassasier à la table du grand festin capitaliste. Multicarte, il se déploie
dans la publicité, la communication, les médias et l’édition après avoir étendu
son empire dans l’industrie, avec Bolloré Energy, l’agriculture avec Socfin qui
contrôle 390 000 ha de concessions, de palmiers à huile et d’hévéa en
Afrique et en Asie, dans la gestion et la surveillance des flux et des
frontières avec Automatic Systems et Easier, la sécurité dans l’espace public
avec Indestat, le conseil en numérique dans les collectivités locales avec
Polyconseil. Sa branche logistique en fait l’un des principaux acteurs du fret
aérien, maritime et routier mondial.
Ainsi M.
Bolloré, ogre et pieuvre se donne les moyens de la guerre industrielle,
médiatique et politique au service de son « projet de civilisation »,
jumeau de celui de Trump et de son entourage aux États-Unis. Il est notamment
l’instigateur, avant les élections législatives de juillet 2024, de la
rencontre entre la chef de l’extrême droite et le président des LR d’alors,
M. Ciotti. Militant actif de l’union des droites, il met ses télévisions,
radios et journaux au service d’une coalition des droites extrémisées
sous-direction de l’extrême droite en vue des élections présidentielles à
venir.
La machine de
guerre culturelle constituée par cet empereur capitaliste qui, selon ses dires,
veut « servir le Christ » sous l’œil complice de gouvernements
successifs, est bien trop sous-estimée.
La folle logique de financiarisation de la culture
Sa venimeuse
dangerosité pour la démocratie, le pluralisme et la culture est bien trop
banalisée : à ses radios, journaux, télévisions s’ajoutent, des outils de
productions audio-visuelles, studios, salles de spectacle, système de
billetterie, plateformes de diffusion en ligne, enseignes commerciales en
situation de monopole dans les gares et les aéroports, organismes de sondages,
agence de publicité, sociétés d’édition de jeux vidéo ainsi que l’immense
majorité des maisons d’édition de livres, dont celles des manuels scolaires.
L’ogre a méthodiquement
bâti un système hermétique où radios, télévisions, journaux Bolloré,
promotionnent, avec l’appui des agences de communication Bolloré, les livres
des maisons d’édition Bolloré, des auteurs choisis par les troisièmes couteaux
de Bolloré, mis en vente en tête de gondole dans les points de vente Relay H de
la maison Bolloré. Et, dire que ces gens-là sont pour « la concurrence
libre » !
Ainsi, il
étouffe peu à peu le désir du divers, du pluriel, de la nuance, des
dissonances, des confrontations et des complexités. Ainsi, dans sa folle
logique de financiarisation de la culture, la liberté de création et
d’expression est une contrainte à briser.
Pour
contre-attaquer l’indignation et la résistance qui s’expriment depuis sa
décision de limoger le directeur de Grasset, l’ogre en personne a pris la plume
dans SON journal du dimanche. Il y explique que le différend porte sur la date
de parution du livre de Boualem Sansal. Ainsi, à l’exigence éditoriale et au
temps de l’écriture, il impose le temps raccourci de la transaction, de la
marchandisation, du bruit entêtant des tiroirs-caisses.
Il suffit de
s’arrêter un instant devant un étal de vente d’un Relay H pour vérifier la
combinaison de la marchandisation et de la mise en évidence des auteurs de
droite et d’extrême droite. Ajoutons qu’en vis-à-vis du texte de l’ogre dans le
journal du dimanche, figure celui d’un porte-plume expérimenté des extrêmes
droites, qui glorifie l’éviction d’Olivier Nora avec une encre qui renoue avec
les effluves nauséabonds de l’antisémitisme.
À l’image de ce
qui se déploie aux États-Unis, l’ogre est l’un des visages brunâtres d’un
capitalisme français remodelant le paysage idéologique et culturel pour mieux
contrôler les imaginaires ; dicter les œuvres de l’esprit, posséder les
routes de l’information et maîtriser la circulation des idées pour mieux les
enfermer.
Le groupe
politico-médiatique ainsi constitué sans aucune initiative des pouvoirs
successifs contre la concentration, la protection des auteurs, le respect du
pluralisme, constitue une des galaxies de l’internationale réactionnaire conçue
pour exciter des publics poussés vers des extrêmes droites. En ce sens, sont
financées et valorisées une kyrielle de revues comme Frontières, l’Incorrect,
Boulevard Voltaire, Causeur et bien d’autres « boîtes à idées »,
elles-mêmes reliées à des laboratoires américains, dont les responsables
viennent dans ses radios et télévisions distiller le venin d’obsessions
politiques qui permettent de protéger et de soutenir le grand capital, dans ses
croisades contre les conquis sociaux et démocratiques, l’écologie, le
féminisme, l’anticommunisme, l’antiracisme, l’anti-science.
La reprise en main de Grasset une étape supplémentaire
préoccupante
Le simplisme se
double de la culture du confusionnisme et du complotisme à partir des mêmes
thématiques sans cesse rabâchées : immigration, islamisation, haine des
« assistés », haine de l’impôt, dénonciation des socialistes
« incompétents », des écologistes « terroristes », des communistes
« partisans du Goulag », de La France insoumise
« antisémite » sans oublier le « wokisme » qui serait un
nouveau communisme destructeur de l’identité nationale. Leur méthode est
l’hystérisation, la désinformation, la propagation de réalité parallèle ou
fantasmée. C’est la mise en œuvre du programme de l’ancien conseiller de D.
Trump : « Inonder la zone de merde » avant de prophétiser que
« La France se dirige vers la guerre civile ». (Entretien du
15 décembre 2025 au JDD).
La reprise en
main de la maison Grasset est une étape supplémentaire préoccupante. La
rébellion qu’elle entraîne peut pousser à la prise de conscience des dangers.
Il est temps, grand temps d’agir. Et il convient de se garder de suivre le
chant des sirènes de l’ogre qui, tout en étant la huitième fortune de France,
se permet dans son pamphlet d’opposer les auteurs qui quittent Grasset aux plus
modestes et aux familles en difficulté.
Ce dont il
s’agit c’est d’un combat de valeur universelle : La liberté. Celle de
créer comme celle des plus modestes, les travailleuses et travailleurs dont la
richesse produite est pillée par l’ogre et ses amis du petit club des
possédants : La liberté de reprendre le pouvoir sur les richesses issues
du travail manuel et intellectuel.
« Les blés sont sous la grêle »
Les écrivains
ont raison de demander la protection et la restitution de leurs droits
d’auteur, comme l’ouvrier aurait raison de vouloir décider de la production et
d’être maître des fruits de son travail. Par-delà les opinions de toutes et de
tous les pétitionnaires contre l’emprise de Bolloré, chacune et chacun doit se
rendre à l’évidence : on commence toujours par dénoncer l’assisté,
l’immigré, le syndicaliste, la ligue des droits de l’homme, le communiste,
l’insoumis jusqu’au jour où l’on est touché soi-même.
Il est indispensable
de nommer les choses. Le processus de fascisation n’épargnera personne. Il faut
donc cesser de banaliser les forces d’extrême droite en inventant une
« extrême gauche » prétendument dangereuse. Le processus de
fascisation fera feu sur toute résistance comme on le voit aux États-Unis où
scientifiques, hauts fonctionnaires, magistrats, militaires de haut rang,
universitaires, immigrés, travailleurs pauvres sont chassés, déclassés,
licenciés, vilipendés.
Quelles que
soient nos positions et nos situations, nos votes passés et nos souhaits, nous
avons en partage une idée de la République qu’il faudrait remettre à l’endroit
pour lui redonner son plus beau visage souriant du triptyque : liberté,
égalité, fraternité.
Nous devons
bien nous rendre à l’évidence : « les blés sont sous la grêle »
comme alertait Louis Aragon dans son poème de Résistance, « La Rose et le
Réséda ». Dans ces conditions, toutes nos forces, toute notre énergie
doivent être tendues vers la constitution d’un large front pour la défense de la
culture, de la liberté de création, dans le combat contre les concentrations
dans la presse, l’audiovisuel et l’édition de livres et de la création
culturelle. Un front qui doit faire reculer l’ogre et empêcher la marée brune
qui s’avance. Ce devrait être une impérieuse priorité pour tout progressiste.
*« ce que
je sais pour en avoir discuté avec lui, c’est que Vincent Bolloré est très
conscient du danger de civilisation qui nous guette, du danger de remplacement
de civilisation », Éric Zemmour 2022.
**rapporté par
Vincent Beaufils, ancien directeur de la rédaction du magazine Challenges dans
son livre et confirmé au magazine l’Obs le 16 février 2022.

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