Henri Matisse, "Etretat, les laveuses", 1920. Huile sur toile, 54,3 x 65,2 cm.
Le musée des
Beaux-arts de Lyon s’intéresse au site d’Étretat. Courbet, Monet, Matisse
et des très nombreux peintres qui s’y sont succédé dès les débuts du
XIXe siècle. Une exposition à découvrir jusqu’au 1er mars.
« Avant Turner, il n’y avait pas de brouillard à Londres », a pu dire Oscar Wilde avec son sens aigu des formules paradoxales. On pourrait presque dire qu’avant les peintres du début du XIXe siècle, il n’y avait pas de falaises à Étretat.
De même que le
peintre britannique avait fait du climat de la capitale britannique un
sujet, les extraordinaires architectures qui étaient l’environnement
quotidien de quelques centaines d’habitants du petit port de pêche,
aujourd’hui menacé par le surtourisme
avec plus d’un million de visiteurs par an pour à peine plus de 1 000
résidents permanents, sont, si l’on ose dire, apparues aux regards à travers
celui des peintres
Au musée des
Beaux-Arts de Lyon l’exposition « Étretat. Courbet,
Monet, Matisse », réalisée en collaboration avec
le Städel Museum de la ville de Francfort-sur-le-Main, a
aussi, avec en sous-titre « par-delà les falaises », une portée
historique et sociologique. Voire une dimension politique dès
lors qu’il s’agit du devenir d’un site à certains égards mythique,
et d’une certaine manière dépossédée de lui-même, comme il le
fut autrement à la fin du XIXe siècle avec la
présence permanente de centaines de peintres, de barbouilleurs et
de quiconque se mettait en devoir de tenir un pinceau, non sans conflit
avec sa population travailleuse.
Une première image grâce à des parcs à huîtres
La première
image que l’on a des célèbres falaises, dès le début du parcours de
l’exposition, quoique due en 1786 à un artiste, Alexandre Jean Noël,
n’est pas à proprement parler une œuvre d’art, mais une vue
promotionnelle voulue par un dénommé Joseph Fabre, qui s’était inventé
baron de Belvert, destinée à vanter les parcs à huîtres qu’il venait
d’aménager.
C’est une vue
générale avec en fond, donc, l’évidente silhouette de la porte
d’Aval avec son arche plantée dans la mer comme un pied d’éléphant et
la fameuse Aiguille, creuse selon Maurice Leblanc, qui prête ce domaine à Arsène lupin,
où aurait été caché le fabuleux trésor des rois de France.
Mais c’est une
trentaine d’années plus tard, alors que naît un
intérêt inédit pour le paysage et la nature,
que l’excellent peintre de marines Eugène Isabey découvre en quelque sorte
ce village isolé sur la côte et d’un accès difficile, avec son immense château
fort de calcaire et de craie auquel il consacre aussitôt de
nombreuses aquarelles.
Delacroix, qui a de la
famille dans un village proche de Fécamp, aime la Normandie et la
mer : « Je la revois toujours comme une amie ou plutôt comme
une maîtresse. Quand j’y suis je ne peux m’en détacher. »
Vers 1840 ou 1846, il découvre à son tour Étretat et y réalise
plusieurs aquarelles.
Un unique paysage pour un défilé de peintres
En fait dès le
milieu du XIXe siècle, c’est le défilé des peintres dont
témoignent les premières salles du parcours, et même de Victor Hugo qui, en 1935,
arrive à pied depuis Fécamp. Il écrit : « La falaise est
percée de distance en distance de grandes arches naturelles sous
lesquelles la mer vient battre dans les marées ; (…) je suis
arrivé jusqu’à la grande arche que j’ai dessinée. (…) C’est la plus gigantesque
architecture qu’il y ait. » Et pour lui Piranèse n’est rien à
côté d’Étretat…
Eugène
Le Poittevin est le premier peintre à s’installer sur place et à
peindre d’une manière presque hyperréaliste la plage et les bains de
mer, dont la mode commence à se répandre. Daubigny, Corot, le peintre
Allemand Schirmer, plus tard Boudin, Caillebotte, Denis, Vallotton,
Auburtin, avec des vues japonisantes, la peintre
suisse Sophie Schaeppi s’y succèdent… Et donc, bien sûr,
Courbet, Monet et Matisse.
Courbet a déjà peint en Normandie
en 1865, aux côtés de Boudin et de Whistler. Il y revient quatre ans plus
tard, sans doute pour des raisons financières après la faillite d’un
de ses marchands. Ses marines se vendent très bien et il peint au rythme d’un
tableau tous les trois jours, installé dans la maison qui fut celle
d’Eugène Le Poittevin, avec vue sur la mer. La Falaise
d’Étretat après l’orage (1870) n’en est pas moins un
chef-d’œuvre. Comme avec la Source de la Loue
(série, 1863-1864), il nous fait ressentir la matière
et la densité de la roche. La Vague (série,
1869-1870) et la Mer orageuse (1870) témoignent de
la puissance des éléments…
Monet est familier d’Étretat ou,
entre 1864 et 1886, il a réalisé plus de 80 peintures et de
remarquables pastels. Étretat, mer agitée, de 1883, qui fait partie
des collections du musée de Lyon, est une de ses œuvres majeures. Matisse
y séjourne avec sa fille Marguerite qu’il peint endormie. Il peint les
falaises, mais aussi les poissons sur la grève des retours de pêche…
L’exposition
fait également une bonne place à un bel ensemble de photos d’amateurs
talentueux qui s’emparent au XIXe siècle de la nouvelle
invention et à d’impressionnantes photos des falaises d’Elger Esser,
prises en 2000. Sinon, pour se rendre à Étretat, ce qui ne saurait manquer
après avoir vu l’exposition, un conseil : éviter la belle saison.
« Étretat,
par-delà les falaises. Courbet, Monet, Matisse », jusqu’au 1er mars,
au musée des Beaux-Arts de Lyon. Rens. : mba-lyon.fr/. Catalogue édité par
le MBA de Lyon et le Fonds Mercator, 284 pages, 48 euros.

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