La vieillesse, maudite malédiction, n’a rien altéré.
Le souffle se fait court, bien sûr, mais le geste demeure alerte, les yeux
braqués, sans parler de son émotion intacte, celle de « montrer », encore et
encore, de « dire », d’« expliquer ». Tout est référencé, minutieusement rangé
dans l’atelier transformé en musée vivant. Les années, les décennies défilent,
et notre regard se perd dans un continent d’œuvres insoupçonnables, aussi
stupéfiantes les unes que les autres… De passage à Tarnos (Landes), le
bloc-noteur redécouvre, tel un espace-temps vertigineux, le travail pictural de
Serge Canto. Ce nom ne dit rien, ou pas grand-chose, sauf peut-être aux plus
âgés d’entre nous ? Pas étonnant. L’artiste s’est fait rare, discret, presque
muet depuis si longtemps, que lui-même n’en connaît plus la raison – sinon
cette impérieuse nécessité de rester humble. Serge Canto le confesse : « J’ai
toujours manifesté mes idées par le crayon, puis le pinceau. » Avant de
revendiquer ce qu’il appelle « un travail solitaire, de méditation », une
véritable « bataille entre l’inspiration et la technique ».
Né le 17 janvier 1933 à Barcelone, Serge Canto est
l’héritier d’une famille de Républicains espagnols ayant vécu la guerre
d’Espagne et la Retirada. Son père est arrêté par les Allemands durant la
Seconde Guerre mondiale pour faits de résistance, près d’Orléans en 1942, et
déporté. Il reviendra vivant du camp d’Oranienburg-Sachsenhausen. Réfugié en
France à l’âge de 14 ans, Serge Canto montre très tôt des dispositions
exceptionnelles pour le dessin, puis la peinture. Il entre à l’école des
Beaux-Arts de Bordeaux, puis de Paris. Après un CAP d’électricien, il mène dès
lors une double vie, à la fois professionnelle et artistique. Celle-ci durera
jusqu’à sa retraite, qu’il décide de venir passer à Tarnos, avec sa femme,
Mercedes, qui, dans les années 1960 et 1970, prendra d’énormes risques pour
soutenir les communistes espagnols, persécutés par le régime de Franco. Membre
du « groupe des peintres espagnols de France », Serge Canto est l’auteur d’une
œuvre rare (toiles, gouaches et dessins). Il participe, dès les années 1960, à
ce qu’il appelle « une rupture moderne, une fracture » dans l’histoire de la
peinture contemporaine. Touchant à tous les genres picturaux, il définit son
travail comme « un baromètre du temps », révélant le plus profond de son « âme
» et une « vision du monde », s’attachant à « attirer le moment et l’émotion ».
En 1976, il expose à Madrid pour la dernière fois.
En 1978, il participe à la création d’affiches pour le
Parti communiste espagnol lors des premières élections libres, et réalise dans
les mêmes années plusieurs œuvres pour le Parti communiste français. Il offre
des toiles au musée Allende au Chili et au Musée national de Cuba. Et depuis ?
Silence. C’était comme si, par une force d’inertie incompréhensible, les
communistes espagnols et français l’avaient finalement négligé, sans qu’une
réelle transmission se soit opérée entre les générations. Cruelle destinée.
Il n’était pas trop tard pour réparer cet anachronisme
dans la grande Histoire qui nous importe. Ainsi, la ville de Tarnos a décidé de
rendre hommage à Serge Canto, sous la forme d’une exposition, dont l’inauguration
se déroulera ce vendredi 5 septembre à 17 heures (visible jusqu’au 19 septembre
à l’hôtel de ville). Cette rétrospective s’intitule « Une nécessité
émotionnelle », rendant compte, au plus près et dans la diversité, de l’ampleur
d’un travail artistique inouï et assez unique en tant que genre. Autant le dire
: voilà une sorte d’injustice réparée. Car Serge Canto, le peintre oublié des
communistes, a toujours eu des scrupules à faire commerce de ses œuvres. « Se
vendre est une sorte de traumatisme », répète-t-il avec tendresse, ne sachant
pas à quel point nous l’admirons et l’aimons aussi pour cette raison. Cette
exposition à Tarnos réhabilite l’un des peintres franco-espagnols les plus
importants de ces dernières décennies. Voir ses œuvres, c’est comme vouloir
transformer le monde. Le sien. Et surtout le nôtre.

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