vendredi 5 septembre 2025

« SERGE CANTO, LE PEINTRE OUBLIÉ DES COMMUNISTES », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.



La vieillesse, maudite malédiction, n’a rien altéré. Le souffle se fait court, bien sûr, mais le geste demeure alerte, les yeux braqués, sans parler de son émotion intacte, celle de « montrer », encore et encore, de « dire », d’« expliquer ». Tout est référencé, minutieusement rangé dans l’atelier transformé en musée vivant. Les années, les décennies défilent, et notre regard se perd dans un continent d’œuvres insoupçonnables, aussi stupéfiantes les unes que les autres… De passage à Tarnos (Landes), le bloc-noteur redécouvre, tel un espace-temps vertigineux, le travail pictural de Serge Canto. Ce nom ne dit rien, ou pas grand-chose, sauf peut-être aux plus âgés d’entre nous ? Pas étonnant. L’artiste s’est fait rare, discret, presque muet depuis si longtemps, que lui-même n’en connaît plus la raison – sinon cette impérieuse nécessité de rester humble. Serge Canto le confesse : « J’ai toujours manifesté mes idées par le crayon, puis le pinceau. » Avant de revendiquer ce qu’il appelle « un travail solitaire, de méditation », une véritable « bataille entre l’inspiration et la technique ».

 

Né le 17 janvier 1933 à Barcelone, Serge Canto est l’héritier d’une famille de Républicains espagnols ayant vécu la guerre d’Espagne et la Retirada. Son père est arrêté par les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale pour faits de résistance, près d’Orléans en 1942, et déporté. Il reviendra vivant du camp d’Oranienburg-Sachsenhausen. Réfugié en France à l’âge de 14 ans, Serge Canto montre très tôt des dispositions exceptionnelles pour le dessin, puis la peinture. Il entre à l’école des Beaux-Arts de Bordeaux, puis de Paris. Après un CAP d’électricien, il mène dès lors une double vie, à la fois professionnelle et artistique. Celle-ci durera jusqu’à sa retraite, qu’il décide de venir passer à Tarnos, avec sa femme, Mercedes, qui, dans les années 1960 et 1970, prendra d’énormes risques pour soutenir les communistes espagnols, persécutés par le régime de Franco. Membre du « groupe des peintres espagnols de France », Serge Canto est l’auteur d’une œuvre rare (toiles, gouaches et dessins). Il participe, dès les années 1960, à ce qu’il appelle « une rupture moderne, une fracture » dans l’histoire de la peinture contemporaine. Touchant à tous les genres picturaux, il définit son travail comme « un baromètre du temps », révélant le plus profond de son « âme » et une « vision du monde », s’attachant à « attirer le moment et l’émotion ». En 1976, il expose à Madrid pour la dernière fois.

 

En 1978, il participe à la création d’affiches pour le Parti communiste espagnol lors des premières élections libres, et réalise dans les mêmes années plusieurs œuvres pour le Parti communiste français. Il offre des toiles au musée Allende au Chili et au Musée national de Cuba. Et depuis ? Silence. C’était comme si, par une force d’inertie incompréhensible, les communistes espagnols et français l’avaient finalement négligé, sans qu’une réelle transmission se soit opérée entre les générations. Cruelle destinée.

Il n’était pas trop tard pour réparer cet anachronisme dans la grande Histoire qui nous importe. Ainsi, la ville de Tarnos a décidé de rendre hommage à Serge Canto, sous la forme d’une exposition, dont l’inauguration se déroulera ce vendredi 5 septembre à 17 heures (visible jusqu’au 19 septembre à l’hôtel de ville). Cette rétrospective s’intitule « Une nécessité émotionnelle », rendant compte, au plus près et dans la diversité, de l’ampleur d’un travail artistique inouï et assez unique en tant que genre. Autant le dire : voilà une sorte d’injustice réparée. Car Serge Canto, le peintre oublié des communistes, a toujours eu des scrupules à faire commerce de ses œuvres. « Se vendre est une sorte de traumatisme », répète-t-il avec tendresse, ne sachant pas à quel point nous l’admirons et l’aimons aussi pour cette raison. Cette exposition à Tarnos réhabilite l’un des peintres franco-espagnols les plus importants de ces dernières décennies. Voir ses œuvres, c’est comme vouloir transformer le monde. Le sien. Et surtout le nôtre.

 

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