samedi 23 août 2025

« Dans certains villages, les habitants n’ont plus accès à l’eau » : reportage au sud du Liban où l’armée israélienne a utilisé des bombes au phosphore blanc. (Pierre Barbancey)



Le sud du Liban a été durement touché par la guerre. L’armée israélienne a utilisé des bombes au phosphore blanc et a ciblé toutes les infrastructures agricoles. Les paysans ont perdu leurs récoltes. Les dégâts économiques sont considérables. Les villages frontaliers sont inhabitables et, autour du fleuve Litani, le danger persiste.

Le visage de Nehmen Younes, comme figé, dit à lui seul l’état dans lequel se trouve cet homme de 67 ans. Le maigre sourire qu’il affiche en nous tendant une main pourtant ferme cache mal son désarroi, comme s’il se demandait ce qu’il faisait là, dans cette localité de Qsaybeh, loin de chez lui. Comme pour tout paysan, s’éloigner de sa terre, c’est mourir un peu. Il n’y a pourtant qu’une petite trentaine de kilomètres qui le sépare de son village, Houla, mais dans une zone comme le sud du Liban ce n’est pas la distance qui compte.

Qsaybeh se trouve au nord du fleuve Litani, que les dirigeants israéliens, dans leur vision biblique reprise par le sionisme, ont toujours considéré comme la limite septentrionale d’Israël, au point d’occuper la zone de 1978 à 2000. Houla, lui, se trouve au sud du cours d’eau. Comme nombre de villages frontaliers, il est la cible constante de l’armée israélienne, surtout depuis le 8 octobre 2023, au lendemain du massacre perpétré par le Hamas. Plus encore avec le retour des troupes israéliennes en septembre 2024, faisant de ce sud agricole un champ de guerre, labouré par les missiles. Sur les routes, les photos de tous les jeunes tués au combat se mêlent aux fanions d’Achoura (la grande fête religieuse chiite), aux portraits d’Hassan Nasrallah, le leader du Hezbollah assassiné en septembre 2024, à ceux du guide suprême iranien Ali Khamenei et du général des gardiens de la révolution, Qassem Soleimani, tué à Bagdad en janvier par les États-Unis. Ils viennent rappeler la prégnance des affrontements régionaux.

Au bout de douze jours, fin octobre 2023, et une intensification des bombardements, Nehmen Younes, comme beaucoup, part la mort dans l’âme. Il se retrouve à Qsaybeh, où la municipalité met à sa disposition un appartement et un arpent de terre. De quoi occuper ses mains, pas son esprit. « Lors d’une accalmie, avec ma femme, nous sommes revenus à Houla. On a planté ce qu’on a pu, des fèves, des petits pois, des lentilles et même du blé bien que ce soit tardif. On espérait tellement », nous confie-t-il.

2024, après plus d’un an de guerre, un cessez-le-feu est enfin annoncé. Nehman veut y croire et repart chez lui. Il retrouve un paysage apocalyptique. Des maisons détruites et, si elles ne l’étaient pas, brûlées, des terres ravagées. « Les Israéliens ont bombardé avec du phosphore blanc. Tous nos champs ont été touchés. De très vieilles oliveraies ont pris feu. » Impossible de rester. « Trente-cinq ans de peine, de fatigue, de travail pour produire des olives, des figues, voilà le résultat », s’emporte-t-il. Il veut cacher ses larmes, surtout à son épouse, Hajji Fatmeh. Elle nous regarde fixement en triturant ses mains. « La première fois qu’on est retournés à Houla, ma petite-fille de 12 ans voulait venir avec nous. J’ai refusé. C’était trop dangereux. Elle m’a demandé de lui ramener de la terre parce que, comme elle me l’a dit, elle avait besoin de sentir l’odeur de son village. » Elle aussi pleure. « On est bien reçus à Qsaybeh, mais les plantes ont une autre odeur chez nous, à Houla ».

 

À Zawtar, c’est Abou Rami qui nous accueille. À la fraîche, sous un arbre, en plein vent, ils sont plusieurs, hommes et femmes, autour de la table, sur laquelle s’étalent des bottes de menthe et des piments verts. Tout le monde fume. Café et cigarettes. Normal, d’une certaine manière. Ici, on fait pousser le tabac. Une culture difficile et longue qui a évidemment pâti de la guerre. « Quand on voulait récolter, les drones n’arrêtaient pas de tourner. On avait peur bien sûr. » La récolte a eu lieu, mais Abou Rami a dû accepter un prix fixé par la régie nationale des tabacs plus bas que le cours d’avant la guerre, « pour être certain d’écouler les stocks ». Âgé de 66 ans, Abou s’estime néanmoins chanceux. « À Ait Aroun (un village frontalier particulièrement touché – NDLR) ils n’ont même pas pu planter. » Il nous montre des photos des bombardements au phosphore blanc si reconnaissables à leur gerbe blanche, tentacules venimeux d’une hydre assassine.

En aspirant son café pour le faire refroidir tout en l’avalant, pratique moyen-orientale typique qui provoque une sorte de sifflement mouillé, Hussein Smail sort lui aussi son téléphone et brandit les preuves des attaques israéliennes. Il avoue qu’il n’a pas osé récolter ses olives à cause du phosphore blanc. « Les fruits et les branches étaient maculés. Même en les lavant on se demandait si on pouvait les presser. On a dû tout laisser. D’habitude on produit 240 kg d’huile ». La perte est sèche. Il attend maintenant la nouvelle cueillette avec crainte. « J’ai peur que les citernes de récupération des eaux pluviales soient contaminées. »

Jusqu’à présent, le gouvernement libanais a peu communiqué quant à l’impact possible de cette arme sur la santé ou l’agriculture. « Il n’y a pas encore de réponse claire », précise à « l’Humanité magazine » Yasmine Fakhry, chercheuse à la Lebanese American University (LAU). Elle a publié, au mois de mai, une étude intitulée « Phosphore blanc, déplacement et précarité du retour au Sud-Liban ». « Le seul impact direct que j’ai pu constater est la combustion des sols. Et bien sûr, lorsque les sols et les terres sont brûlés, ils ne seront pas productifs avant trois ou quatre ans. Encore faut-il qu’ils aient été correctement restaurés et entretenus. » Lors de son enquête sur le terrain, la chercheuse entendait se concentrer sur la question du phosphore blanc, au statut flou dans les textes internationaux. Pas vraiment arme chimique mais dont l’utilisation est interdite en zones civiles. Depuis des années, pourtant, l’armée israélienne s’en sert sans discontinuer. « Mais les dommages causés par la guerre israélienne sont multidimensionnels. Il ne s’agit donc pas uniquement du phosphore blanc. De nombreux puits ont été directement visés par les bombes. Les canalisations et les câbles électriques ont été coupés. Dans certains villages, les habitants n’ont plus accès à l’eau », précise Yasmine Fakhry.

Ali Olleik, 41 ans, possédait une ferme dans son village de Yohmor. Un projet qu’il avait mûri il y a dix-sept ans, en achetant d’abord deux vaches, devenues plus d’une cinquantaine. Le lait, le fromage et les yaourts approvisionnaient les épiceries du coin. Une affaire prospère. Jusqu’à ce 23 septembre de l’année dernière – appelé au Liban le « lundi noir » – où le petit domaine a été frappé. « À la place, j’ai trouvé un trou de plusieurs mètres de profondeur, se souvient Ali. Toutes mes vaches ont été pulvérisées, il y avait des morceaux partout. » Malgré les mois qui ont passé, il reste abasourdi. « Les drones israéliens tournaient sans cesse. Ils savaient que tous les jours à 2 heures du matin j’y allais pour traire les vaches. Pour moi, la ferme était l’endroit le plus sûr. Je prévoyais même d’y stocker des produits pour y rester au cas où. Il n’y avait aucune activité militaire. » Bêtes tuées, matériel agricole détruit, bâtiment démoli, il évalue ses pertes à près de 150 000 euros. La maison de ses parents, qui l’aidaient à la ferme, a également été ciblée. Fatmeh, sa mère, au visage ridé, soupire : « J’ai 70 ans, mon mari aussi, qui était ouvrier dans le bâtiment. Nous avons tout fait pour aider nos enfants. Mais, à notre âge, nous n’avons plus la force pour tout reprendre à zéro. »

Dans ce village de Yohmor, où tout le monde ou presque porte le même patronyme – signe de larges familles et surtout de présence ancestrale, véritable marqueur historique –, nous rencontrons Adnan Olleik, 74 ans. Militant du Parti communiste libanais (PCL) depuis toujours, prisonnier de l’armée israélienne de 1982 à 1985 parce que résistant, il est devenu handicapé à la suite des tortures subies à Ansar (sud du Liban) et Jalame (nord d’Israël). Ses terres, plantées d’avocatiers, de noyers, de caroubiers, qui s’étalaient du haut de la colline jusqu’au Litani, ont brûlé après un « arrosage israélien » au phosphore blanc sur l’autre rive, provoquant un incendie chez lui. « 700 arbres ont été calcinés, de même que la maison où se trouvait tout le matériel », précise-t-il. 200 000 euros partis en fumée. Adnan veut néanmoins souligner : « Nous avons toujours vécu avec les juifs. Le problème n’est pas leur religion mais le sionisme. » D’un geste, il montre, pas si loin que ça, ce qui est maintenant Israël.

Le village de Yohmor possède 40 000 oliviers, soit une production de 60 tonnes d’huile par an. 20 % de ces arbres ont disparu avec la guerre. « Toute la zone jusqu’à Deir Mimas a été touchée », note Ali Olleik (un homonyme du fermier), président de la coopérative de la région de Yohmor. Il parle des dégâts causés par ce qu’on appelle « la mouche de l’olive », amplifiés par les fruits gâtés au sol dont se gave l’insecte destructeur. La production d’olives couvre plus de 20 % des terres agricoles au Liban et fournit des revenus à plus de 110 000 agriculteurs et producteurs, ce qui représente 7 % du PIB agricole, selon les données de l’ONU. « Environ 4,6 millions de mètres carrés (462 hectares) ont été brûlés par l’ennemi israélien et ses armes à phosphore dans les localités frontalières », dénonçait dès novembre 2023 le ministre libanais de l’Environnement de l’époque, Nasser Yassine.

En totale violation du cessez-le-feu que la France et les États-Unis ont parrainé, l’armée israélienne maintient des postes d’observation en territoire libanais. Elle survole le pays – y compris la capitale, Beyrouth – avec ses drones et, surtout, poursuit son harcèlement empêchant la population de se réinstaller, de reconstruire et de vivre. La volonté de mettre le Liban à genoux est évidente. En matière d’agriculture et de sécurité alimentaire, le conflit a causé des dommages estimés à 79 millions de dollars, selon un rapport réalisé à la demande du gouvernement libanais par la Banque mondiale, en collaboration avec le CNRS libanais.

Castro Abdallah, président de la Fédération nationale des syndicats d’ouvriers et d’employés du Liban (Fenasol), dénonce « les destructions systématiques perpétrées par les Israéliens, les arbres déracinés, les terres polluées ». L’enquête menée par le syndicat en collaboration avec l’association féministe libanaise Égalité-Wardah Boutros montre que près de 5 000 ouvriers, et surtout ouvrières agricoles, « n’ont plus de travail et ne reçoivent pas d’aide », explique le syndicaliste. « Cette impossibilité pour les familles de retourner chez elles se traduit par un chômage massif qui touche davantage les femmes. Conséquence, les garçons travaillent tôt et les mariages précoces des filles sont en augmentation. »

 

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