Le sud du Liban
a été durement touché par la guerre. L’armée israélienne a utilisé des bombes
au phosphore blanc et a ciblé toutes les infrastructures agricoles. Les paysans
ont perdu leurs récoltes. Les dégâts économiques sont considérables. Les
villages frontaliers sont inhabitables et, autour du fleuve Litani, le danger
persiste.
Le visage de
Nehmen Younes, comme figé, dit à lui seul l’état dans lequel se trouve cet
homme de 67 ans. Le maigre sourire qu’il affiche en nous tendant une main
pourtant ferme cache mal son désarroi, comme s’il se demandait ce qu’il faisait
là, dans cette localité de Qsaybeh, loin de chez lui. Comme pour tout paysan,
s’éloigner de sa terre, c’est mourir un peu. Il n’y a pourtant qu’une petite
trentaine de kilomètres qui le sépare de son village, Houla, mais dans une zone
comme le sud du Liban ce n’est pas la distance qui compte.
Qsaybeh se
trouve au nord du fleuve Litani, que les dirigeants israéliens, dans leur vision biblique reprise
par le sionisme, ont toujours considéré comme la limite septentrionale
d’Israël, au point d’occuper la zone de 1978
à 2000. Houla, lui, se trouve au sud du cours d’eau. Comme nombre de villages
frontaliers, il est la cible constante de l’armée israélienne, surtout depuis
le 8 octobre 2023, au lendemain du massacre perpétré par le Hamas. Plus
encore avec le retour des troupes israéliennes en septembre 2024, faisant de ce
sud agricole un champ de guerre, labouré par les missiles. Sur les routes, les
photos de tous les jeunes tués au combat se mêlent aux fanions d’Achoura (la
grande fête religieuse chiite), aux portraits d’Hassan Nasrallah, le
leader du Hezbollah assassiné en septembre 2024, à ceux du guide suprême iranien Ali
Khamenei et du général des gardiens de la
révolution, Qassem Soleimani, tué à Bagdad en janvier par les États-Unis. Ils
viennent rappeler la prégnance des affrontements régionaux.
Au bout de
douze jours, fin octobre 2023, et une intensification des
bombardements, Nehmen Younes,
comme beaucoup, part la mort dans l’âme. Il se retrouve à Qsaybeh, où la
municipalité met à sa disposition un appartement et un arpent de terre. De quoi
occuper ses mains, pas son esprit. « Lors d’une accalmie, avec ma
femme, nous sommes revenus à Houla. On a planté ce qu’on a pu, des fèves, des
petits pois, des lentilles et même du blé bien que ce soit tardif. On espérait
tellement », nous confie-t-il.
2024, après
plus d’un an de guerre, un cessez-le-feu est enfin annoncé. Nehman veut y
croire et repart chez lui. Il retrouve un paysage apocalyptique. Des maisons
détruites et, si elles ne l’étaient pas, brûlées, des terres ravagées. « Les
Israéliens ont bombardé avec du phosphore blanc. Tous nos champs ont été
touchés. De très vieilles oliveraies ont pris feu. » Impossible de rester. « Trente-cinq ans de peine, de fatigue, de
travail pour produire des olives, des figues, voilà le résultat »,
s’emporte-t-il. Il veut cacher ses larmes, surtout à son épouse, Hajji Fatmeh.
Elle nous regarde fixement en triturant ses mains. « La première fois
qu’on est retournés à Houla, ma petite-fille de 12 ans voulait venir avec
nous. J’ai refusé. C’était trop dangereux. Elle m’a demandé de lui ramener de
la terre parce que, comme elle me l’a dit, elle avait besoin de sentir l’odeur
de son village. » Elle aussi pleure. « On est bien reçus à
Qsaybeh, mais les plantes ont une autre odeur chez nous, à Houla ».
À Zawtar, c’est
Abou Rami qui nous accueille. À la fraîche, sous un arbre, en plein vent, ils
sont plusieurs, hommes et femmes, autour de la table, sur laquelle s’étalent
des bottes de menthe et des piments verts. Tout le monde fume. Café et
cigarettes. Normal, d’une certaine manière. Ici, on fait pousser le tabac. Une
culture difficile et longue qui a évidemment pâti de la guerre. « Quand
on voulait récolter, les drones n’arrêtaient pas de tourner. On avait peur bien
sûr. » La récolte a eu lieu, mais Abou Rami a dû accepter un prix fixé
par la régie nationale des tabacs plus bas que le cours d’avant la guerre, « pour
être certain d’écouler les stocks ». Âgé de 66 ans, Abou s’estime
néanmoins chanceux. « À Ait Aroun (un village frontalier
particulièrement touché – NDLR) ils n’ont même pas pu planter. »
Il nous montre des photos des bombardements au phosphore blanc si
reconnaissables à leur gerbe blanche, tentacules venimeux d’une hydre
assassine.
En aspirant son
café pour le faire refroidir tout en l’avalant, pratique moyen-orientale
typique qui provoque une sorte de sifflement mouillé, Hussein Smail sort lui
aussi son téléphone et brandit les preuves des attaques israéliennes. Il avoue
qu’il n’a pas osé récolter ses olives à cause du phosphore blanc. « Les
fruits et les branches étaient maculés. Même en les lavant on se demandait si
on pouvait les presser. On a dû tout laisser. D’habitude on produit 240 kg
d’huile ». La perte est sèche. Il attend maintenant la nouvelle
cueillette avec crainte. « J’ai peur que les citernes de récupération
des eaux pluviales soient contaminées. »
Jusqu’à
présent, le gouvernement libanais a peu communiqué quant à l’impact possible de
cette arme sur la santé ou l’agriculture. « Il n’y a pas encore de
réponse claire », précise à « l’Humanité magazine »
Yasmine Fakhry, chercheuse à la Lebanese American University (LAU). Elle a
publié, au mois de mai, une étude intitulée « Phosphore blanc,
déplacement et précarité du retour au Sud-Liban ». « Le seul
impact direct que j’ai pu constater est la combustion des sols. Et bien sûr,
lorsque les sols et les terres sont brûlés, ils ne seront pas productifs avant
trois ou quatre ans. Encore faut-il qu’ils aient été correctement restaurés et
entretenus. » Lors de son enquête sur le terrain, la chercheuse
entendait se concentrer sur la question du phosphore blanc, au statut flou dans les textes internationaux. Pas
vraiment arme chimique mais dont l’utilisation est interdite en zones civiles.
Depuis des années, pourtant, l’armée israélienne s’en sert sans discontinuer. « Mais
les dommages causés par la guerre israélienne sont multidimensionnels. Il ne
s’agit donc pas uniquement du phosphore blanc. De nombreux puits ont été
directement visés par les bombes. Les canalisations et les câbles électriques
ont été coupés. Dans certains villages,
les habitants n’ont plus accès à l’eau », précise
Yasmine Fakhry.
Ali Olleik,
41 ans, possédait une ferme dans son village de Yohmor. Un projet qu’il
avait mûri il y a dix-sept ans, en achetant d’abord deux vaches, devenues plus
d’une cinquantaine. Le lait, le fromage et les yaourts approvisionnaient les
épiceries du coin. Une affaire prospère. Jusqu’à ce 23 septembre de
l’année dernière – appelé au Liban le « lundi noir » – où
le petit domaine a été frappé. « À la place, j’ai trouvé un trou de
plusieurs mètres de profondeur, se souvient Ali. Toutes mes vaches ont
été pulvérisées, il y avait des morceaux partout. » Malgré les mois
qui ont passé, il reste abasourdi. « Les drones israéliens tournaient
sans cesse. Ils savaient que tous les jours à 2 heures du matin j’y allais
pour traire les vaches. Pour moi, la ferme était l’endroit le plus sûr. Je
prévoyais même d’y stocker des produits pour y rester au cas où. Il n’y avait
aucune activité militaire. » Bêtes tuées, matériel agricole détruit,
bâtiment démoli, il évalue ses pertes à près de 150 000 euros. La
maison de ses parents, qui l’aidaient à la ferme, a également été ciblée.
Fatmeh, sa mère, au visage ridé, soupire : « J’ai 70 ans, mon
mari aussi, qui était ouvrier dans le bâtiment. Nous avons tout fait pour aider
nos enfants. Mais, à notre âge, nous n’avons plus la force pour tout reprendre
à zéro. »
Dans ce village
de Yohmor, où tout le monde ou presque porte le même patronyme – signe de
larges familles et surtout de présence ancestrale, véritable marqueur
historique –, nous rencontrons Adnan Olleik, 74 ans. Militant du
Parti communiste libanais (PCL) depuis toujours, prisonnier de l’armée
israélienne de 1982 à 1985 parce que résistant, il est devenu handicapé à la
suite des tortures subies à Ansar (sud du Liban) et Jalame (nord d’Israël). Ses
terres, plantées d’avocatiers, de noyers, de caroubiers, qui s’étalaient du
haut de la colline jusqu’au Litani, ont brûlé après un « arrosage
israélien » au phosphore blanc sur l’autre rive, provoquant un incendie
chez lui. « 700 arbres ont été calcinés, de même que la maison où
se trouvait tout le matériel », précise-t-il. 200 000 euros
partis en fumée. Adnan veut néanmoins souligner : « Nous avons
toujours vécu avec les juifs. Le problème n’est pas leur religion mais le
sionisme. » D’un geste, il montre, pas si loin que ça, ce qui est
maintenant Israël.
Le village de
Yohmor possède 40 000 oliviers, soit une production de 60 tonnes
d’huile par an. 20 % de ces arbres ont disparu avec la guerre. « Toute
la zone jusqu’à Deir Mimas a été touchée », note Ali Olleik (un
homonyme du fermier), président de la coopérative de la région de Yohmor. Il
parle des dégâts causés par ce qu’on appelle « la mouche de
l’olive », amplifiés par les fruits gâtés au sol dont se gave
l’insecte destructeur. La production d’olives couvre plus de 20 % des
terres agricoles au Liban et fournit des revenus à plus de
110 000 agriculteurs et producteurs, ce qui représente 7 % du
PIB agricole, selon les données de l’ONU. « Environ 4,6 millions
de mètres carrés (462 hectares) ont été brûlés par l’ennemi israélien et
ses armes à phosphore dans les localités frontalières », dénonçait dès
novembre 2023 le ministre libanais de l’Environnement de l’époque, Nasser
Yassine.
En totale
violation du cessez-le-feu que la France et les États-Unis ont parrainé,
l’armée israélienne maintient des postes d’observation en territoire libanais.
Elle survole le pays – y compris la capitale, Beyrouth – avec ses
drones et, surtout, poursuit son harcèlement empêchant la population de se
réinstaller, de reconstruire et de vivre. La volonté de mettre le Liban à genoux
est évidente. En matière d’agriculture et de sécurité alimentaire, le conflit a
causé des dommages estimés à 79 millions de dollars, selon un rapport
réalisé à la demande du gouvernement libanais par la Banque mondiale, en
collaboration avec le CNRS libanais.
Castro
Abdallah, président de la Fédération nationale des syndicats d’ouvriers et
d’employés du Liban (Fenasol), dénonce « les destructions systématiques
perpétrées par les Israéliens, les arbres déracinés, les terres
polluées ». L’enquête menée par le syndicat en collaboration avec
l’association féministe libanaise Égalité-Wardah Boutros montre que près de
5 000 ouvriers, et surtout ouvrières agricoles, « n’ont plus
de travail et ne reçoivent pas d’aide », explique le syndicaliste. « Cette
impossibilité pour les familles de retourner chez elles se traduit par un
chômage massif qui touche davantage les femmes. Conséquence, les garçons
travaillent tôt et les mariages précoces des filles sont en
augmentation. »

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire