Imaginez la
scène, presque irréelle : des avions traversant le ciel d’un pays en
guerre pour y larguer… un poème. Elle a pourtant bel et
bien existé. En 1943, les avions britanniques alliés laissent
s’envoler au-dessus de la France occupée les vers de
« Liberté », du
poète communiste Paul Éluard. C’est le manuscrit de ce texte emblématique de la
Résistance que nous avons décidé de republier aujourd’hui, en partenariat
avec le Printemps des poètes, qui ouvre ses portes ce lundi.
À l’heure où le
Moyen-Orient s’embrase, où le
peuple iranien affronte deux monstres, deux formes de fanatisme tout aussi
dangereuses, que peut la poésie face à la sauvagerie guerrière ? Si
les vers d’Éluard résonnent si sensiblement, c’est
qu’ils rappellent avec la plus belle simplicité que la liberté ne se
bombarde pas, ni ne s’exporte ; mais bien qu’elle se forge dans
la conscience des peuples.
Dans le
courage des Iraniennes, prêtes à mourir pour clamer à la face
du monde : « Femme, vie, liberté ». Pour ne pas
laisser le silence s’installer, les mots flétrir dans l’obscurité de la
censure. « Nous taillons le langage jusqu’à l’os, décrivait déjà
Orwell dans 1984. Ne voyez-vous pas que le véritable but de la
novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? Oui, nous
n’avons jamais autant eu besoin de la beauté et la complexité du langage. C’est
tout le sens du journalisme que nous pratiquons ici : croire au pouvoir
extraordinaire des mots plutôt qu’à celui des poings et des bombes. Des mots
pour le dire, des mots pour résister, pour rêver, et se
soulever. Pour s’élever contre ceux
qui euphémisent et manipulent : « frappes », « opérations spéciales »,
« dommages collatéraux ». Contre ceux dont le champ lexical de
la pensée est si pauvre qu’il tient en quelques mots écrits en capitales :
« MAKE IRAN GREAT AGAIN ».
« Est-il encore possible d’écrire un poème ? Comment peut-on être
à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du réel, en même temps ? Comment
peut-on à la fois contempler et s’engager ? » s’interrogeait en 2003 Mahmoud Darwich. Et le grand poète palestinien d’avancer ceci : « Sans doute
avons-nous besoin aujourd’hui de la poésie, plus que jamais. Afin de recouvrer
notre capacité à poursuivre l’un des plus beaux rêves de l’humanité, celui de
la liberté… »

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