Décrétons la
« Fête de l’Humanité permanente » !
Collectif
Ne jetons pas
le manche après la cognée, moins que jamais ! Certaines générations – dont
celle du bloc-noteur – ont eu la chance de flairer des odeurs d’Histoire auprès
de ses aînés, avant de se glisser elles-mêmes dans le doux lit de la Mémoire et
des combats respectifs.
Après le succès
considérable de la Fête de l’Humanité et
ses 610 000 participants, un record phénoménal depuis que le rendez-vous de la rentrée s’est
installé dans l’Essonne, une conviction nous enserre d’autant plus fortement
qu’elle se révèle évidente : la relève est assurée !
S’il est vrai
qu’Histoire reste ici-et-maintenant un mot-valise, un fourre-tout accueillant à
la fois les res gestae, les choses déjà faites, et les res gerendae, les choses
à faire, les grimoires parfois à dépouiller et les folies à entreprendre, nous
voilà rassurés, rassérénés, gonflés jusqu’au plus profond de l’âme.
Au milieu de
l’effondrement physique et moral généralisé à quoi se résume le vieillissement
supposé de certaines de nos idées (pour ne pas dire « nos idéaux »), la 90e
édition, dépassant toutes les espérances puisqu’elle fut déclarée « complète » dès le samedi
matin, vient de nous apporter à elle seule le témoignage irrécusable de la
persistance du caractère collectif, des aspirations, des désirs, des inventions
inouïes, bref, tout ce qui constitue nos personnalités singulières et pourtant
réunies au-delà de l’imaginable.
Intelligence
C’est une
vieille histoire en vérité, mais cette fois elle prend un nouveau relief, pour
ne pas dire une importance capitale : comment « poursuivre » la
Fête ? Formulée autrement : comment préserver jusque
dans les moindres détails sa diversité, sa richesse, bref sa démesure que les années d’expérience nous
rendent plus évidente encore ? En somme, comment poursuivre la Fête
« hors la Fête », pour que sa tonicité et sa monstruosité généreuse
ne s’évanouissent pas sitôt passé l’orgasme de jours inouïs ?
« Maturité et jeunesse débordante », selon les mots du président des Ami·es de l’Humanité,
le peintre Ernest Pignon-Ernest. « Cette Fête a révélé un concentré
vivant de ce que l’Humanité ne devrait jamais cesser d’être toute
l’année », d’après le vice-président des Ami·es, l’écrivain et
cinéaste Gérard Mordillat. « Un public rebelle et intelligent, qui
réagit à la hauteur de nos audaces, de nos ambitions », ajoute
l’écrivain, poète et dramaturge Pierre Soletti.
« De quoi être submergés par l’émotion, la stupéfaction et les
bonheurs communs », réplique le
chanteur Cyril Mokaiesh. « Et puis, tu sais quoi ? Il y a de quoi
être rassuré par l’intelligence du peuple de la Fête », complète la sociologue Monique Pinçon-Charlot.
Enthousiasme
Imaginés dans
le secret des arrière-stands, à l’ombre des estrades, déjà les pensées
d’après-Fête nourrissent toujours le soupçon. Les lecteurs peuvent en effet
s’imaginer quelque projet laudateur et, plus encore, le déchaînement ronflant
de ruses et d’effets de plume pour dire et ne pas taire son propre enthousiasme
devant ces instants réenchantés, si semblables chaque septembre recommencé,
certes, et pourtant si différents cette année qu’ils forcent les portes de
notre admiration.
Celles et ceux
qui en furent, au moins le savent. Et le vivent dans une sorte de
continuité : les jours de Fête de l’Humanité demeurent longtemps en nous,
trace-sans-trace d’un immense bonheur qui nous dépasse. Et puisque la pudeur
doit parfois s’effacer derrière l’évidence, admettons que l’irruption de ce génie collectif,
unique au monde, devient dès
lors une sorte d’ébranlement tout autant politique que philosophique.
Rien de moins,
donc, que de donner aux combats leur vraie place, sans négliger le reste, ce
qui émeut et énerve, ce qui tire les larmes et rend fou, l’éloge en humanité
d’un instantané lumineux, éclairé par ceux qui le constituent avec, chevillé au
corps, l’espoir insensé d’assouvir nos rages de poseurs d’idéal. Alors crions
notre passion de la Fête de l’Huma, et de ceux qui la font vivre. Par eux
s’inventent des merveilles, s’érigent des résistances, s’élèvent des ambitions,
s’expriment des idées en ampleur.
Cet horizon-là
dessine des objectifs à la forme de nos songes. Le philosophe Jacques Derrida
l’écrivait dans nos colonnes, en 1999 : « On n’est pas encore en
mesure de déterminer la figure même de l’Humanité que pourtant on annonce et se
promet ainsi. » Décrétons la « Fête de l’Humanité
permanente » !

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