jeudi 18 septembre 2025

« COMMUN(S), le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin



Décrétons la « Fête de l’Humanité permanente » !

Collectif

Ne jetons pas le manche après la cognée, moins que jamais ! Certaines générations – dont celle du bloc-noteur – ont eu la chance de flairer des odeurs d’Histoire auprès de ses aînés, avant de se glisser elles-mêmes dans le doux lit de la Mémoire et des combats respectifs.

Après le succès considérable de la Fête de l’Humanité et ses 610 000 participants, un record phénoménal depuis que le rendez-vous de la rentrée s’est installé dans l’Essonne, une conviction nous enserre d’autant plus fortement qu’elle se révèle évidente : la relève est assurée !

S’il est vrai qu’Histoire reste ici-et-maintenant un mot-valise, un fourre-tout accueillant à la fois les res gestae, les choses déjà faites, et les res gerendae, les choses à faire, les grimoires parfois à dépouiller et les folies à entreprendre, nous voilà rassurés, rassérénés, gonflés jusqu’au plus profond de l’âme.

Au milieu de l’effondrement physique et moral généralisé à quoi se résume le vieillissement supposé de certaines de nos idées (pour ne pas dire « nos idéaux »), la 90e édition, dépassant toutes les espérances puisqu’elle fut déclarée « complète » dès le samedi matin, vient de nous apporter à elle seule le témoignage irrécusable de la persistance du caractère collectif, des aspirations, des désirs, des inventions inouïes, bref, tout ce qui constitue nos personnalités singulières et pourtant réunies au-delà de l’imaginable.

Intelligence

C’est une vieille histoire en vérité, mais cette fois elle prend un nouveau relief, pour ne pas dire une importance capitale : comment « poursuivre » la Fête ? Formulée autrement : comment préserver jusque dans les moindres détails sa diversité, sa richesse, bref sa démesure que les années d’expérience nous rendent plus évidente encore ? En somme, comment poursuivre la Fête « hors la Fête », pour que sa tonicité et sa monstruosité généreuse ne s’évanouissent pas sitôt passé l’orgasme de jours inouïs ?

« Maturité et jeunesse débordante », selon les mots du président des Ami·es de l’Humanité, le peintre Ernest Pignon-Ernest. « Cette Fête a révélé un concentré vivant de ce que l’Humanité ne devrait jamais cesser d’être toute l’année », d’après le vice-président des Ami·es, l’écrivain et cinéaste Gérard Mordillat. « Un public rebelle et intelligent, qui réagit à la hauteur de nos audaces, de nos ambitions », ajoute l’écrivain, poète et dramaturge Pierre Soletti.

« De quoi être submergés par l’émotion, la stupéfaction et les bonheurs communs », réplique le chanteur Cyril Mokaiesh. « Et puis, tu sais quoi ? Il y a de quoi être rassuré par l’intelligence du peuple de la Fête », complète la sociologue Monique Pinçon-Charlot.

Enthousiasme

Imaginés dans le secret des arrière-stands, à l’ombre des estrades, déjà les pensées d’après-Fête nourrissent toujours le soupçon. Les lecteurs peuvent en effet s’imaginer quelque projet laudateur et, plus encore, le déchaînement ronflant de ruses et d’effets de plume pour dire et ne pas taire son propre enthousiasme devant ces instants réenchantés, si semblables chaque septembre recommencé, certes, et pourtant si différents cette année qu’ils forcent les portes de notre admiration.

Celles et ceux qui en furent, au moins le savent. Et le vivent dans une sorte de continuité : les jours de Fête de l’Humanité demeurent longtemps en nous, trace-sans-trace d’un immense bonheur qui nous dépasse. Et puisque la pudeur doit parfois s’effacer derrière l’évidence, admettons que l’irruption de ce génie collectif, unique au monde, devient dès lors une sorte d’ébranlement tout autant politique que philosophique.

Rien de moins, donc, que de donner aux combats leur vraie place, sans négliger le reste, ce qui émeut et énerve, ce qui tire les larmes et rend fou, l’éloge en humanité d’un instantané lumineux, éclairé par ceux qui le constituent avec, chevillé au corps, l’espoir insensé d’assouvir nos rages de poseurs d’idéal. Alors crions notre passion de la Fête de l’Huma, et de ceux qui la font vivre. Par eux s’inventent des merveilles, s’érigent des résistances, s’élèvent des ambitions, s’expriment des idées en ampleur.

Cet horizon-là dessine des objectifs à la forme de nos songes. Le philosophe Jacques Derrida l’écrivait dans nos colonnes, en 1999 : « On n’est pas encore en mesure de déterminer la figure même de l’Humanité que pourtant on annonce et se promet ainsi. » Décrétons la « Fête de l’Humanité permanente » !

 

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