Le point de vue
des milliardaires s’étale partout – et pour cause : ils possèdent
désormais presque tout. Les chaînes d’info en continu, les journaux du matin,
les stations de radio, les plateformes numériques, parfois même les instituts
de sondage. Ils ne se contentent plus d’accumuler les profits : ils
fabriquent le réel, modèlent les consciences, décident de ce qui mérite d’être
su, débattu ou oublié. Jamais, depuis la Libération, la mainmise des groupes
financiers sur les médias n’a été aussi écrasante.
Ils ne sont
plus que quatre milliardaires à se partager près de 90 % de la presse
nationale, à peine une dizaine tous médias confondus. La diversité des titres
masque mal l’uniformité du message : même regard enamouré sur l’économie
libérale, même hostilité aux luttes sociales, même complaisance envers le
pouvoir – et désormais, envers l’extrême droite.
Dernier épisode
en date : Bernard Arnault vient de racheter « Challenges », pour l’intégrer à son empire médiatique. Il veut
mettre la rédaction au pas, comme d’autres avant lui, et imposer une nouvelle
ligne éditoriale, débarrassée de l’investigation. Le célèbre classement annuel
des grandes fortunes, devenu trop gênant, est menacé. Tous les grands titres
économiques sont désormais sous contrôle patronal : LVMH parle dans
« les Échos » et « Challenges », Bolloré dans « Capital »,
Saadé dans « la Tribune ». L’information économique, stratégique pour
comprendre le monde, est réécrite à la lumière de leurs seuls intérêts.
Cela s’ajoute à
une emprise qui façonne déjà notre quotidien. Quand vous regardez TF1 au
réveil, c’est Martin Bouygues, 26e fortune française, qui vous
parle. BFM le midi ? Rodolphe Saadé (6e fortune) est aux
commandes. Un film sur Canal Plus le soir ? C’est Bolloré, 15e homme
le plus riche de France, qui fait le menu. Si vous préférez un bon bouquin, il
y a de fortes chances que vous tombiez sur un livre publié chez Hachette, l’un
des deux plus grands groupes d’édition et détenu par… Vincent Bolloré.
Résultat :
à la télévision, la représentation des classes populaires s’effondre. Elles
sont passées de 16 % en 2013 à 8 % en 2023, selon l’INA. Les
ouvriers, 20 % de la population active, n’occupent plus que 2 % du
temps d’écran. Ce n’est pas seulement une invisibilisation : c’est une
falsification du réel. On efface ce qui dérange.
Posséder les
médias, c’est aussi influencer directement le débat public. Sur la taxe Zucman,
BFM a multiplié les débats peu contradictoires – près de
1 000 occurrences en septembre, selon l’INA – pour la présenter
comme une menace. CNews, elle, a choisi une autre stratégie : détourner
l’attention. Le mot « immigration » y a été prononcé près de
2 000 fois sur la même période, quand la taxe sur les ultra-riches
n’y était citée que 357 fois. Le résultat est le même : on évite
soigneusement de parler d’égalité fiscale, on fabrique du consentement à
l’ordre établi.
Pour eux, toute
alternative au libéralisme est un danger. Faire monter les peurs identitaires,
normaliser les discours d’exclusion, diaboliser la gauche, voilà les ressorts
de leur stratégie. De plus en plus, la « grande alliance »
droite-extrême droite nous est quasiment présentée comme une nécessité
républicaine.
Face à cela, il
est urgent que le Parlement se saisisse d’une loi anti-concentration. À la
Libération, le Conseil national de la Résistance proclamait vouloir garantir
« la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de
l’État, des puissances d’argent et des influences étrangères ». Cet
impératif démocratique est plus actuel que jamais. La bataille de l’information
est une bataille de civilisation : une société où les mots sont enchaînés
produit des citoyens privés de liberté. Il est temps de reprendre la plume des
mains de ceux qui écrivent l’histoire à leur profit.

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