vendredi 3 octobre 2025

« Divagation(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin.



PROMESSE : Comme l’écrivait Régis Debray, dans l’Exil à domicile (Gallimard, 2022) : « Qui prend de l’âge, seul avantage, prend du recul. Il déserte les salles d’attente et agences de voyages. Les “allons voir là-bas si j’y suis” et les “encore un peu de patience, c’est pour demain”. Certes, l’herbe est plus verte chez le voisin, mais vivre son présent au présent n’a pas que des inconvénients. »

Donc : cogitons moins, ressentons plus, d’autant que, à bien y réfléchir (quand même), l’avenir recule au fur et à mesure que s’évaporent les « promesses de l’aube », et nous prenons goût aux crépuscules, mus par les contraintes du temps mortifère qui est le nôtre. Le plus fastidieux, ou le plus insidieux, en cette conjoncture, ne serait-ce pas l’obligation de ne pas se tromper d’angoisse ni de mot de passe ? Rien ne nous plaît, en ce monde, de Gaza aux États-Unis, tout ou presque nous instruit à la déchéance, aux situations post-fascisantes.

Sans parler de la France, frappée d’un désespoir croissant – promesse du pire, ou du meilleur. Cette semaine, dans Marianne, un observateur évoquait une situation « prérévolutionnaire ». Devons-nous y croire ? Sérieusement ? Sédition des riches ; misère des pauvres ; jacqueries en préparation. Sommes-nous prêts aux insurrections dépourvues de projets ?

Ras-le-bol général et climat délétère…

POLITIQUE : Résumons : le ras-le-bol est général et, dans ce climat délétère, proche du n’importe-quoi et de l’irrationnel, le manque « de » politique se fait d’autant plus ressentir que ne savons pas ce que pense vraiment le peuple, coincé entre des injonctions paradoxales et un haut-le-cœur permanent, lui-même capable de tout.

Le « qu’ils s’en aillent tous » reste présent, de même que le « tous pourris », comme une envie de renverser la table sans savoir de quel côté la pièce tombera. Les citoyens du pays de Jaurès et d’Hugo n’en peuvent plus, en vérité, et parfois sans le théoriser pleinement, ils sont excédés de voir les puissants piller et saccager notre pays, depuis si longtemps, gaspiller les efforts des travailleurs, dilapider les savoir-faire, solder nos innovations et condamner, en quelque sorte, la population de la cinquième ou sixième puissance économique du monde à une déchéance programmée et au recul de tous les conquis sociaux arrachés en un siècle et demi d’histoire.

Ce n’est pas qu’une question de « lutte des classes », et pourtant. Nous voilà massivement révulsés par les mots des dominants et les mœurs arrogantes des amis de l’argent, ceux qui pactisent autour de Mac Macron II. Oui, nous sommes indignés par le mode de vie égoïste qu’ils imposent à la masse, comme « modèle » et comme mode de « gestion ».

ESPOIR : Alors que le « socle commun », expression risible, pactisait à l’Assemblée nationale avec l’extrême droite pour une honteuse répartition des postes clefs, on voulait encore nous inciter à croire que l’extrême centre domine la vie politique française. Les coulisses sont abjectes. Parlez haut, pour commencer, et baisser le ton de suite, pour de petites combinaisons infâmes. On ne tord le bâton, a priori, que pour le remettre au milieu, in fine. Grossière erreur.

Si le bâton casse, on nous prédit que ce seront les extrêmes qui récupéreront les morceaux. La République en est-elle là ? À un point de rupture favorable à Fille-la-voilà ou au Maréchal-Bardella ? Cette semaine, le bloc-noteur a lu ce passage dans Giovanni Falcone, de Roberto Saviano (Gallimard, 2022), à propos du combat du juge italien en pleine déprime, avant son assassinat par la mafia : « Apprendre à ne pas placer trop d’espoirs dans l’avenir. Des espoirs tenaces, mais de plus en plus rares. Et c’est un problème. Parce qu’un homme doit pouvoir vivre dans au moins trois dimensions temporelles. Le présent, c’est une guerre perdue. Le futur, il n’y voit que des murs et des portes verrouillées. Le passé est en train de s’écrouler avec tout le reste. Alors, dans quel tiroir ranger ses espoirs ? En existe-t-il encore un qui n’ait pas été occupé, détruit ou vendu au rabais ? »

Conclusion : apprendre à lutter, coûte que coûte, puisque rien n’est jamais vain, sauf le renoncement. Divaguons un peu : le chemin sera long. Mais reprenons force avec Jean Jaurès, qui disait, en 1911, lors d’un voyage à Buenos Aires : « La nature et l’histoire malgré leur brutalité et leur férocité sont un cri d’espoir. » Nous prenons de l’âge. Tant mieux.

 

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