samedi 17 mai 2025

« LEON XIV, PAPE ENIGMATIQUE », le bloc-notes de Jean Emmanuel Ducoin.



L’homme n’a publié à ce jour aucun écrit, et il s’est jusque-là montré avare en interviews. Depuis l’élection au trône de Pierre du cardinal Robert Prevost, le Vatican est donc le théâtre d’un vaste jeu de piste concernant Léon XIV, pape à énigmes. À ce jour, tous les vaticanistes s’interrogent et traquent les symboles, les mots et les actes pour tenter de cerner la personnalité de cet Américain qui a pris pour nom de règne Léon. Le soir de son élection, au balcon de la basilique Saint-Pierre, il a bien sûr scandé sa première intervention publique de nombreux hommages à son prédécesseur, François, multipliant les appels à « la paix ». Mais le lendemain, le ton de son homélie nous a rappelé sans contestation la référence au doctrinaire Benoît XVI (2005-2013) et son combat contre la « dictature du relativisme ». Que doit-on penser ? Continuité avec François ? Rupture ? Équilibre tactique ? Le dimanche suivant, lors de sa prière dominicale, il fit même référence à Jean-Paul II (1978-2005) : « N’ayez pas peur. » Puis à Paul VI (1963-1978) : « Plus jamais la guerre ! », référence à un discours à la tribune des Nations unies. Les observateurs s’attachent ainsi à tous les signaux, faute d’y voir clair.

 

Curriculum vitae en main, Robert Prevost laisse croire à un homme aux visages multiples. Théologien « hors norme », intellectuel à la formation solide, pasteur de terrain. Missionnaire des marges (qu’affectionnait François), mais gestionnaire confirmé, d’abord à la tête de l’ordre de saint Augustin, puis responsable du dicastère pour les évêques. « Un pape ancré dans le monde », nous dit-on, « mais soucieux de rééquilibrer l’Église ». Le 10 mai, Léon XIV s’est un peu divulgué, lors de son adresse aux cardinaux, en confirmant sa vision d’un pape au service de l’Église et d’une Église au service du monde, résumée en deux mots : « Synodalité et collégialité. » Le premier terme situe Léon XIV dans la parfaite continuité de François : mieux écouter l’ensemble des composantes de l’Église, laïcs et femmes compris. Le second terme marque une rupture, car il place Léon XIV dans la posture d’une plus grande participation au gouvernement de l’Église. Mais que retenir vraiment ? D’autant que Robert Prevost s’est montré ferme devant les cardinaux en affirmant se placer « dans le sillage du concile Vatican II », qu’il qualifie de processus encore ouvert afin de repenser en profondeur le rapport des chrétiens au monde moderne, avec l’attention «aux plus petits et aux laissés-pour-compte» et à la «question sociale». A priori, les mots ont un sens.

 

Et pourtant, le bloc-noteur ne cache pas un sentiment décevant face à ce fourre-tout, sorte de « en même temps », comme si Léon XIV était d’abord préoccupé par la demande d’apaisement et d’unité exprimée durant les congrégations générales, en amont du conclave. Une phrase d’un cardinal en dit long : « Même s’il amorce un jour ou l’autre des ruptures, il les présentera comme une continuité. » Le choix de son nom a d’ailleurs incité beaucoup de commentateurs à se référer à Léon XIII (1878-1903), auteur de l’encyclique Rerum novarum, en 1891, toute première tentative d’adapter l’Église à la modernité sociale de l’époque. Le nom, comme témoin ? Car bien d’autres Léon ont précédé Léon XIII. Léon IX, en 1049, qui réunit les conciles de réforme allemands. Léon X, en 1521, qui excommunia Luther. Et puis, bien sûr, Léon Ier, le pape « désarmé et désarmant » (selon les propres termes de Léon XIV après son élection), qui, en 452, arrêta l’avancée d’Attila, roi des Huns. Qui est Attila, au XXIe siècle ? Une indication, peut-être, pour ce premier pape états-unien de l’histoire : lorsque Donald Trump et J. D. Vance rencontrèrent François, l’ex-pape avait éconduit les dirigeants de la Maison-Blanche assez sévèrement, et sur X, le futur Léon XIV, présent au côté de François lors de cet échange, avait fustigé J. D. Vance, lequel s’était permis d’expliquer l’amour de notre prochain à la lumière du « souverainisme» . Nous connaissons les chantiers de Léon XIV désormais : ordination des femmes diacres, place des femmes dans l’Église en général, modalité de choix des évêques, avec des voix chez les plus progressistes, etc. Nous en saurons plus assez vite. Quitte à être totalement déçus…

 

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