L’homme n’a publié à ce jour aucun écrit, et il s’est
jusque-là montré avare en interviews. Depuis l’élection au trône de Pierre du
cardinal Robert Prevost, le Vatican est donc le théâtre d’un vaste jeu de piste
concernant Léon XIV, pape à énigmes. À ce jour, tous les vaticanistes
s’interrogent et traquent les symboles, les mots et les actes pour tenter de
cerner la personnalité de cet Américain qui a pris pour nom de règne Léon. Le
soir de son élection, au balcon de la basilique Saint-Pierre, il a bien sûr
scandé sa première intervention publique de nombreux hommages à son
prédécesseur, François, multipliant les appels à « la paix ». Mais le
lendemain, le ton de son homélie nous a rappelé sans contestation la référence
au doctrinaire Benoît XVI (2005-2013) et son combat contre la « dictature du
relativisme ». Que doit-on penser ? Continuité avec François ? Rupture ?
Équilibre tactique ? Le dimanche suivant, lors de sa prière dominicale, il fit
même référence à Jean-Paul II (1978-2005) : « N’ayez pas peur. » Puis à Paul VI
(1963-1978) : « Plus jamais la guerre ! », référence à un discours à la tribune
des Nations unies. Les observateurs s’attachent ainsi à tous les signaux, faute
d’y voir clair.
Curriculum vitae en main, Robert Prevost laisse croire
à un homme aux visages multiples. Théologien « hors norme », intellectuel à la
formation solide, pasteur de terrain. Missionnaire des marges (qu’affectionnait
François), mais gestionnaire confirmé, d’abord à la tête de l’ordre de saint
Augustin, puis responsable du dicastère pour les évêques. « Un pape ancré dans
le monde », nous dit-on, « mais soucieux de rééquilibrer l’Église ». Le 10 mai,
Léon XIV s’est un peu divulgué, lors de son adresse aux cardinaux, en
confirmant sa vision d’un pape au service de l’Église et d’une Église au
service du monde, résumée en deux mots : « Synodalité et collégialité. » Le
premier terme situe Léon XIV dans la parfaite continuité de François : mieux
écouter l’ensemble des composantes de l’Église, laïcs et femmes compris. Le
second terme marque une rupture, car il place Léon XIV dans la posture d’une
plus grande participation au gouvernement de l’Église. Mais que retenir
vraiment ? D’autant que Robert Prevost s’est montré ferme devant les cardinaux
en affirmant se placer « dans le sillage du concile Vatican II », qu’il
qualifie de processus encore ouvert afin de repenser en profondeur le rapport
des chrétiens au monde moderne, avec l’attention «aux plus petits et aux
laissés-pour-compte» et à la «question sociale». A priori, les mots ont un
sens.
Et pourtant, le bloc-noteur ne cache pas un sentiment
décevant face à ce fourre-tout, sorte de « en même temps », comme si Léon XIV
était d’abord préoccupé par la demande d’apaisement et d’unité exprimée durant
les congrégations générales, en amont du conclave. Une phrase d’un cardinal en
dit long : « Même s’il amorce un jour ou l’autre des ruptures, il les
présentera comme une continuité. » Le choix de son nom a d’ailleurs incité
beaucoup de commentateurs à se référer à Léon XIII (1878-1903), auteur de
l’encyclique Rerum novarum, en 1891, toute première tentative d’adapter
l’Église à la modernité sociale de l’époque. Le nom, comme témoin ? Car bien
d’autres Léon ont précédé Léon XIII. Léon IX, en 1049, qui réunit les conciles
de réforme allemands. Léon X, en 1521, qui excommunia Luther. Et puis, bien
sûr, Léon Ier, le pape « désarmé et désarmant » (selon les propres termes de
Léon XIV après son élection), qui, en 452, arrêta l’avancée d’Attila, roi des
Huns. Qui est Attila, au XXIe siècle ? Une indication, peut-être, pour ce
premier pape états-unien de l’histoire : lorsque Donald Trump et J. D. Vance
rencontrèrent François, l’ex-pape avait éconduit les dirigeants de la
Maison-Blanche assez sévèrement, et sur X, le futur Léon XIV, présent au côté de
François lors de cet échange, avait fustigé J. D. Vance, lequel s’était permis
d’expliquer l’amour de notre prochain à la lumière du « souverainisme» . Nous
connaissons les chantiers de Léon XIV désormais : ordination des femmes
diacres, place des femmes dans l’Église en général, modalité de choix des
évêques, avec des voix chez les plus progressistes, etc. Nous en saurons plus
assez vite. Quitte à être totalement déçus…

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