vendredi 7 novembre 2025

« Le travail humain et la démocratie menacés de dissolution dans les algorithmes », l’éditorial de Rosa Moussaoui.



La rupture sera violente. En 2025, le déploiement de l’intelligence artificielle a déjà provoqué une vague mondiale de licenciements sans précédent : plus de 180 000 suppressions de postes dans le seul secteur technologique. Le mouvement s’étend déjà à l’ensemble de l’économie.

On pourrait se réjouir de l’automatisation des tâches les plus pénibles et les plus répétitives, si des buts d’amélioration des conditions de travail, de désaliénation et d’émancipation orientaient les mutations en cours – hélas, même les métiers de la création ne seront bientôt plus épargnés par cette nouvelle course à la rentabilité qui motive le remplacement des humains par les machines.

À l’orée de ce nouvel âge du capitalisme, ce n’est pas seulement le travail qui se désagrège. Les magnats de la tech sont parvenus à faire de notre temps de cerveau disponible une mine de profit à ciel ouvert. Ils s’emploient désormais à dissoudre la démocratie dans les algorithmes : comme le travail humain, ils la jugent trop lente, inefficace, en un mot obsolète.

Leur horizon politique est celui d’un monde gouverné par des systèmes automatisés, des intelligences artificielles omniscientes, des structures de pouvoir opaques façonnées par leurs intérêts économiques.

Dans leur dystopie technolibérale qui bascule sous nos yeux vers le technofascisme, des individus bombardés de « contenus » et de notifications, à l’attention capturée, aux émotions manipulées, aux comportements prédits et orientés ne sont plus que des solitudes juxtaposées.

Liens brisés, citoyens désarmés, voilà parachevé le rêve thatchérien : « La société n’existe pas, il n’y a que des individus. » L’étape suivante ? Des décisions politiques soustraites à la délibération collective et éclairée des êtres humains pour être confiées aux arbitrages d’un insaisissable Léviathan numérique.

Défaire ce projet cauchemardesque implique d’inventer, sur les ruines des démocraties libérales, des solidarités nouvelles, des formes politiques permettant de penser à nouveau le long terme, le commun, le vivant.

 

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