Pour avoir
combattu avec constance et acharnement, jusqu’à son dernier souffle, le
déclenchement de l’affreuse Première Guerre mondiale, Jean Jaurès était
injurié, caricaturé, déclaré « traître à la nation », et même,
insulte suprême du parti de la guerre, traité « d’Allemand ».
Les temps ont peu changé.
Même si vous
rejetez tout autant le poutinisme que le trumpisme et que vous refusez
l’escalade dans la guerre généralisée, vous serez considéré au mieux comme un
soutien de Poutine, au pire traité de « Munichois » voire de
« collabo ». Si vous agissez comme un défenseur du droit
international et, tout en combattant les actions terroristes du Hamas créatures
de Nétanyahou, que vous demandez la fin des massacres à Gaza perpétrés par un
pouvoir d’extrême droite utilisant des armes états-uniennes, vous êtes taxé
d’antisémite.
Voilà les
sombres bas-fonds dans lesquels veulent nous plonger le parti de la guerre de
ce siècle, le parti de la force, frontalement opposé au parti de la diplomatie
et du droit. Voilà comment on étouffe tout débat démocratique, toute réflexion,
toute recherche de solutions autres que cette criminelle voie de la guerre, au
bord de laquelle gisent cadavres et blessés, larmes et souffrances.
Que des
gouvernements et leurs porte-plumes, dont l’encre rouge est gavée du sang des
autres, puissent dénoncer, sans autre forme de procès, ne serait-ce que la
possibilité de remettre en cause des décisions prises sans les peuples et
contre eux en dit long sur leur empressement au militarisme, qui trace le
chemin de la guerre sociale et ouvre les grilles de tous les hangars de
chars et porte-canons. Comme au temps de Jaurès, les dominants veulent
ériger des barbelés de haine contre toutes les mains tendues. Une grande
différence de l’automne qui séparait la veille de la Première Guerre mondiale
et ce premier quart du XXIe siècle, c’est la possibilité de
l’hiver nucléaire.
Curieux que
cette arme pouvant sonner les adieux déchirants des êtres humains sur Terre
soit si banalisée dans les discursions présidentielles et les conversations
médiatiques.
Il ne leur suffirait donc pas que les déluges d’acier et de feu aient déjà
provoqué un million de morts en Ukraine, des millions de blessés, des familles brisées, des enfants orphelins à
qui l’Occident capitaliste ne propose comme alternative que la poursuite des
massacres ou le pillage de leurs ressources naturelles et la sortie de leurs
chéquiers pour une reconstruction que se partageraient états-uniens, russes et
certains pays européens, puis une dépendance de plusieurs générations au Fonds
monétaire international (FMI) et aux conglomérats bancaires. Et les jeunes
Russes poussés dans le brasier d’une guerre qui n’est en rien la leur sont sacrifiés
sur l’autel du Veau d’or des oligarques russes et des nationalistes partisans
de l’Empire grand-russe. Cela ne suffit-il donc pas au point d’ouvrir les
couvercles des armes atomiques ?
Au lieu de rechercher des solutions alternatives pour sortir de la guerre,
de promouvoir des alliances pour la paix, le désarmement et la préservation du
climat, le président de la République,
candidat au rôle de leader de l’Europe, pousse les tensions et les surenchères
avec la Russie qui le lui rend bien en redoublant les bombardements sur les
populations ukrainiennes. Pendant ce temps, avec un incroyable cynisme, dans la
lumière tamisée de quelques salons loin de Kiev, dirigeants, russes et
nord-américains, se partagent les ressources de l’Ukraine et préparent sa mise
sous dépendance pendant que les dirigeants européens tiennent la chandelle.
Il n’y a ici
aucune issue sauf celle d’absoudre la ligne tracée depuis longtemps par
l’impérium nord-américain et d’ouvrir la porte à d’imprévisibles aventures.
C’est en effet dans ces moments que surviennent les dérapages et les accidents.
Ce n’est pas la tension qu’il faut attiser, mais l’émergence de ponts pour un
dialogue exigeant porteur de trêve et de paix.
Pourtant, le
message glissant vers le sang et les larmes du président et de ses affidés en
mission pour le complexe militaro-médiatico-industriel* s’adresse d’abord au
peuple français. Il n’y aura « pas d’impôts supplémentaires »,
mais « des réformes », nous explique-t-on. On comprend que le
fameux conclave sur les retraites ne devient qu’une mauvaise pièce de théâtre…
d’ombres, pour préparer un nouveau recul de l’âge de départ à la retraite et
accélérer la mise en place d’un système par capitalisation.
Mme Braun-Pivet l’expliquait, dimanche 9 mars, sur le ton de l’évidence
à nos confrères de Ouest-France, pendant que le ministre des Armées
appelait à doubler le budget de la Défense dans les colonnes de La Tribune
-Dimanche. Au-delà, l’objectif est de parvenir à faire sauter le verrou de la
Sécurité sociale et de porter de nouveaux coups de poignard contre les services
publics. Tel est le sens profond de la dramatisation macronienne.
Et le concept « d’économie de guerre » n’est pour
l’instant que cet ensemble de mots accolés pour déployer la guerre sociale. « L’économie de guerre » suppose en effet une subordination totale de
l’appareil productif et des importations à l’effort militaire, la fin de la
liberté de circulation des capitaux, le contrôle des prix, le rationnement de
certains produits. C’est tout l’opposé de l’actuel cadre réglementaire
européen. Les réunions parisiennes, londoniennes ou bruxelloises, avec le
Conseil européen des dirigeants européens, n’ont pas prévu de les changer. Et,
pour cause, leur objectif est de profiter de la période pour aller plus loin dans
le service aux grandes firmes industrielles et aux grands rapaces du capital
financier.
Leur boussole est à la fois le rapport Draghi et la satisfaction des
demandes de Trump lui-même. En effet,
l’annonce répétée des 800 milliards d’euros d’investissements dans
l’industrie militaire correspond exactement aux préconisations du rapport
Draghi et à la demande de Trump faite à l’Union européenne de consacrer
5 % de ses richesses produites (PIB) aux dépenses militaires. Le veto
allemand levé aussi haut que le drapeau du bellicisme, tout peut commencer
d’autant plus vite que socialistes et droite allemande qui vont ensemble
gouverner viennent de décider de débloquer le frein budgétaire.
Puisque les richesses produites dans l’espace de l’Union européenne sont de
17 000 milliards d’euros, 800 milliards correspondent exactement
aux demandes répétées de l’impérium nord-américain depuis des années.
Pour quoi
faire ? Il s’agit tout à la fois de tenter une relance capitaliste en
Europe contre la stagnation et la diminution des taux de profits depuis plus
d’une décennie et de continuer à acheter des armes aux États-Unis. Au cours des
cinq dernières années, 55 % des importations d’armes en Europe
provenaient des États-Unis, contre 35 % au cours de la période 2014-2018.
Du reste, nombre d’équipements militaires de pays européens ne peuvent
fonctionner sans les systèmes de guidage, de géolocalisation et de
renseignement nord-américains.
Du même mouvement, la Commission européenne pousse les feux de
l’utilisation massive de l’épargne privée pour franchir un pas de plus dans
l’intégration fédéraliste avec la construction d’une « union de l’épargne et
des capitaux » ou une « union bancaire ». En ce sens, les régulations bancaires décidées à la
suite de la crise financière de 2008 vont être assouplies ou annulées, et
l’affreux système de « titrisation », qui a causé la chute de la
banque Lehmann Brothers déclencheuse de cette crise, va être autorisé. Ainsi,
derrière les vitres fumées de la défense et de la sécurité, on sent le souffle
des rapaces de la haute finance internationale.
La présidente
de la Commission européenne ne s’en cache même pas, certaine que les grands
médias ne dévoileront pas son projet caché. L’hystérie militariste devient un
projet politique pour relancer la croissance capitaliste en berne en Europe.
Mme von der Leyen parle haut et clair : « Il est
indispensable de stimuler nos investissements publics, affirme-t-elle, mais ce
ne sera pas suffisant en soi. Nous devons veiller à ce que nos entreprises, nos
industries, aient le meilleur accès possible au capital, au financement, afin
d’apporter leurs solutions à l’échelle industrielle et d’assurer un financement
optimal tout au long de leurs chaînes de production. »
Pour ce faire, les ogres du capital financier international seront
installés tout en haut de l’affiche de la triste comédie qui se joue. « Nous devons veiller à ce que les milliards
d’économies réalisées par les Européens soient investis sur les marchés à
l’intérieur de l’UE, insiste la présidente de la Commission, qui précise, pour
ce faire, l’achèvement de l’union des marchés des capitaux est absolument
primordial. [Cette dernière] pourrait, à elle seule, attirer des centaines de
milliards d’investissements supplémentaires par an dans l’économie européenne,
renforçant ainsi sa compétitivité. »
Voilà donc les buts de « l’économie de guerre » :
renforcer les marchés des capitaux, nourrir le grand capital de l’industrie
militaire, dont les cotations boursières
volent vers des cieux cléments, et transférer toujours plus d’argent du travail
vers le capital. Des 800 milliards d’euros annoncés, 650 milliards
sont à la charge des États. Les 150 milliards supplémentaires seront
empruntés aux institutions financières, qui s’en réjouissent.
Sans aucun débat, le gouvernement français s’est empressé de répondre
positivement aux injonctions bruxelloises en déclarant que le budget de la Défense doublerait pour passer à
90 milliards d’euros annuels. Une augmentation qui représente au moins
trois fois les prévisions de déficit du système des retraites en 2035,
telles qu’elles nous sont présentées officiellement.
Quatre-vingt-dix milliards d’euros, c’est aussi une fois et demie le
budget de l’Éducation nationale, trois fois le budget de la Recherche,
quatre fois le budget du ministère du Travail ou celui de l’Écologie.
Pendant ce
temps, l’Ukraine est écrasée, humiliée, Gaza se meurt, les enfants forçats du
cobalt dans les mines de la République démocratique du Congo s’épuisent et
meurent pour nos voitures électriques, pour nos smartphones et pour l’industrie
militaire européenne. L’abjection du capitalisme qui, pour se relancer, se
nourrit de peur et de guerre, tout en détruisant méticuleusement les grands
conquis sociaux, les décisions de l’accord de Paris, qui vise à contenir le
réchauffement climatique, et tous les accords protégeant la biodiversité,
toutes les institutions internationales construite au lendemain de la seconde
guerre mondiale. L’exact opposé de l’intérêt général, humain et
environnemental que nous ne cesserons de défendre.
Voilà pourquoi
nous n’avons pas à nous laisser impressionner par les pressions, par les
insultes, par les menaces, au prétexte que nous sommes des militants pour la
paix.
Nous ne disons
pas que le combat est facile à l’heure de la tentative de reconstruction des
empires.
Nous ne disons pas que le combat est facile quand Poutine, ses oligarques et les nationalistes
russes veulent construire une fédération eurasiatique contre l’opinion de pays
qui ne veulent pas se soumettre à un nouvel Empire grand-russe.
Nous ne disons pas que le combat est facile quand Trump assigne comme mission aux pays européens
qui s’y soumettent le contrôle du front de l’Est afin que les forces
nord-américaines se concentrent sur la Chine et alors que Trump redouble dans
ses efforts de soutien à l’extrême droite israélienne qui détruit chaque recoin
de la Palestine au lance-flammes. De toutes nos forces, nous refusons le pire
qui peut même se présenter par accident au détour d’une incompréhension, d’une
joute verbale, d’une erreur d’appréciation et provoquer l’envoi d’une bombe ou
d’un drone au mauvais endroit.
Voilà pourquoi,toutes nos énergies doivent être consacrées au combat pour
la paix et pour la justice. Une paix qui va de pair avec la promotion de toutes
les sécurités humaines.
Nous devons
porter le débat sur des stratégies alternatives aux logiques guerrières en
cours afin de bâtir une paix solide, réelle, durable en Europe. Cela appelle le
mouvement progressiste pour la paix et le désarmement à entrer en contact avec
les forces de paix sur tout le continent, et au-delà. Elle appelle à pousser le
pouvoir, à commencer par le président de la République, à cesser de décider de
tout, tout seul, et à rechercher des alliances avec des pays qui refusent
l’alignement campiste pour peser en faveur d’un projet de sécurité commune.
Celui-ci peut inclure des efforts d’investissement en Europe dans l’industrie
de Défense, mais aussi des initiatives de désarmement notamment de destruction
de missiles de portée intermédiaire, la destruction des armes chimiques et
biologiques, de la désescalade nucléaire et du désarmement nucléaire.
Pourquoi tant
insister sur le partage du parapluie nucléaire avec les autres pays européens,
toujours parsemés des ogives états-uniennes, si ce n’est par provocation ?
Quand bien même ce débat se poserait, il appartient au peuple d’en décider, et
non le monarque qui se rêve désormais en nouvel empereur de l’Europe prêt à
nous faire vitrifier. Pourquoi tant insister sur le déploiement de troupes pour
faire respecter un cessez-le-feu sur le territoire ukrainien sans jamais
évoquer l’ONU ? À quel moment M. Poutine utilisera-t-il l’argument de
la cobelligérance qui ouvrira les portes du pire ?
Il ne peut y avoir de traité de paix sans participation de l’Ukraine et des
pays européens aux discussions. Un tel traité n’est possible que si l’Union européenne, d’une part, et la
Russie, d’autre part, cessent de tenter de se disputer l’Ukraine comme un pays
devant rejoindre le giron de l’une ou l’autre des parties. Avec un système paneuropéen
de sécurité commune, l’Ukraine peut être autonome et coopérer à la fois avec
l’Union européenne et la Russie. On peut imaginer que, dans les régions
disputées aujourd’hui par la Russie, les populations puissent, sous l’égide de
l’ONU et d’un contrôle international, être consultées et voir leur vote
respecté. Le chemin escarpé de la paix peut être défriché.
Pour cela, les
citoyens du monde qui veulent vivre et assurer un avenir aux générations
futures doivent se faire entendre. Les peuples ne doivent plus placer leur
destin dans les mains des oligarques. À l’unisson, ils doivent à bout de bras
tenir la paix.
Patrick Le
Hyaric
11 Mars 2025
* Cf.
Rémi Godeau, éditorialiste du journal l’Opinion : « La
seule solution budgétaire tenable pour financer l’effort de guerre, c’est une
baisse drastique des dépenses sociales, à commencer par les retraites. » Nicolas
Bouzou, influenceur des milieux d’affaires, cracheur antisocial sur différentes
chaînes de télévision : « Face au risque de guerre, la France doit
adopter un programme de puissance économique. Augmenter le temps de travail,
partir en retraite plus tard, simplifier radicalement la vie des entreprises,
libérer l’innovation sont désormais des impératifs
sécuritaires. »Dominique Seux directeur de la rédaction des
« Echos » journal des milieux d’affaires « Travailler plus
est le meilleur moyen de financer l’effort nécessaire pour nos armées ».
** Les cours de
bourse des groupes de l’industrie militaire flambent sur les diverses places
boursières européennes. Ces derniers jours, l’action Thalès (radar) a augmenté
de 16 %, Safran (drones) de 3 %, Dassault Aviation (le Rafale) de
15 %. Depuis le début de l’année, les firmes allemandes Rheinmetall et
Hensold ont vu la valeur de leur action augmenter respectivement de 8 % et
de 15 %. Ceux du Suédois Saab ont fait +28 %, et ceux de l’italien
Léonardo, +38 %.

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