Majuscule : Un
livre-compagnon : le bloc-noteur n’a pas trouvé meilleure expression pour
qualifier le dernier opus de Pierre-Louis Basse, Ma nuit en plein jour,
une échappée belle de l’écrivain au cœur de son antre normand, à Bernay, dans
l’Eure, où il vit depuis quelques années loin du tumulte parisien. Comme
souvent avec l’auteur, le personnage principal de ce récit n’est autre que
lui-même, dans ce coin niché d’où parviennent, ahurissants, les échos du monde,
teintés d’une sourde inquiétude.
Le
prétexte ? Le plus beau qu’il se puisse imaginer. L’ancien journaliste de
référence d’Europe 1 s’est enfermé durant plusieurs semaines dans l’abbatiale
Notre-Dame de Bernay, trois longs mois, seul sur une chaise, au fil de
nuits à contempler les Extases, peintures monumentales de son ami,
l’artiste Ernest Pignon-Ernest. Du vécu. Du palpable. À l’été 2022, du
2 juillet au 18 septembre, Pierre-Louis Basse fut en effet à
l’origine de cette exposition. Faire venir les Extases à Bernay,
célébrée dans le monde entier : une gageure.
Voir le travail
en Majuscule d’Ernest Pignon-Ernest, qui rend hommage à ces huit femmes
amoureuses du Christ, devenues saintes. Et bien sûr raconter Ernest :
« Il nous rappelait que la poésie, l’histoire, le sport, nos joies et
nos chagrins mêlés se trouvaient peut-être dans les replis d’une pierre qui
faisait semblant de dormir. »
Cœur : Pierre-Louis Basse n’est pas un rêveur pour rien. « J’ai
compris, dans mes premières nuits en plein jour, ce que l’artiste avait voulu
m’offrir : s’éloigner de la réalité du monde. » À un détail
près : « Mais pas question de l’abandonner, ce monde. L’imaginer.
L’apprivoiser. Et s’approcher, au plus près, de ces Extases. »
La bénédiction
opère, pour l’observateur comme pour tous. « Quelque chose se jouait
devant moi qui allait bien au-delà d’une simple exposition. Le miracle tenait
dans le fait que des visiteurs venaient pour la première fois dans nos
campagnes. Ils se posaient avec bonheur devant une beauté qui flirtait avec la
folie, la grâce, l’amour, la liberté et le scandale. » Rescapé d’une
lourde opération à cœur ouvert, Pierre-Louis a trouvé à Bernay, dont il est le
chantre lyrique, un havre de paix et de joie.
Plus encore
devant les corps de ces huit mystiques catholiques, Hildegarde de Bingen,
Catherine de Sienne, Angèle de Foligno, Marie de l’Incarnation, Thérèse
d’Avila, Marie Madeleine, Mme Guyon et Louise du Néant, au-dessus d’un
plan d’eau-miroir. Il y a dans ces pages sublimes, autant d’introspections que
de réflexions.
Un livre sur la
mémoire du temps… et cet effacement de l’Histoire, avec sa grande H. Jusqu’à
croiser quelques fanatiques, qui voulurent entraver l’exposition en la cachant.
Il écrit : « Plus tard, quand viendrait le temps de la honte, et
du camouflage de son œuvre par quelques ignorants déguisés en charitons, je me
souviendrais de ces moments profonds. »
Vérité : Il y a des livres qui ne se lisent pas seulement : ils se
traversent. Ma nuit en plein jour est de ceux-là. Un texte incandescent,
à la fois fragile et combatif, qui avance à pas d’homme dans les zones d’ombre
de l’existence, là où la lumière ne disparaît jamais tout à fait, mais vacille,
insiste, résiste. Pierre-Louis Basse écrit comme on respire après l’apnée. Avec
cette voix singulière, reconnaissable entre mille, nourrie de sport, de
chansons, de mémoire collective et d’émotions à vif. Ici, la nuit n’est pas une
chute : elle est une épreuve.
Et le jour,
loin d’être une évidence, devient une conquête. L’auteur ne se met pas en
scène : il se met à nu. Tel un chant grave et doux à la fois. Un chant
d’homme debout, cabossé mais lucide, qui convoque les souvenirs, les visages
aimés, les refrains populaires, le football comme mythologie moderne, et la
littérature comme planche de salut. On pense à Camus, à Blondin, parfois à
Modiano pour cette façon de marcher dans les rues de la mémoire.
Mais Basse ne
copie personne : il transmet. Il tend la main, rappelant que la fragilité
n’est pas une faiblesse, mais un lieu de vérité, quand nous remettons l’humain
au centre de tout. Et quelque chose d’authentiquement politique :
l’affirmation que raconter sa nuit, c’est déjà lutter contre elle. Que les mots
peuvent encore faire barrage. Et que la littérature, quand elle est sincère,
peut être une lampe allumée au cœur du jour le plus sombre. Un livre-compagnon…
comme il y en a si peu.






