dimanche 1 février 2026

« Extase(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin



Majuscule : Un livre-compagnon : le bloc-noteur n’a pas trouvé meilleure expression pour qualifier le dernier opus de Pierre-Louis Basse, Ma nuit en plein jour, une échappée belle de l’écrivain au cœur de son antre normand, à Bernay, dans l’Eure, où il vit depuis quelques années loin du tumulte parisien. Comme souvent avec l’auteur, le personnage principal de ce récit n’est autre que lui-même, dans ce coin niché d’où parviennent, ahurissants, les échos du monde, teintés d’une sourde inquiétude.

Le prétexte ? Le plus beau qu’il se puisse imaginer. L’ancien journaliste de référence d’Europe 1 s’est enfermé durant plusieurs semaines dans l’abbatiale Notre-Dame de Bernay, trois longs mois, seul sur une chaise, au fil de nuits à contempler les Extases, peintures monumentales de son ami, l’artiste Ernest Pignon-Ernest. Du vécu. Du palpable. À l’été 2022, du 2 juillet au 18 septembre, Pierre-Louis Basse fut en effet à l’origine de cette exposition. Faire venir les Extases à Bernay, célébrée dans le monde entier : une gageure.

Voir le travail en Majuscule d’Ernest Pignon-Ernest, qui rend hommage à ces huit femmes amoureuses du Christ, devenues saintes. Et bien sûr raconter Ernest : « Il nous rappelait que la poésie, l’histoire, le sport, nos joies et nos chagrins mêlés se trouvaient peut-être dans les replis d’une pierre qui faisait semblant de dormir. »

Cœur : Pierre-Louis Basse n’est pas un rêveur pour rien. « J’ai compris, dans mes premières nuits en plein jour, ce que l’artiste avait voulu m’offrir : s’éloigner de la réalité du monde. » À un détail près : « Mais pas question de l’abandonner, ce monde. L’imaginer. L’apprivoiser. Et s’approcher, au plus près, de ces Extases. »

La bénédiction opère, pour l’observateur comme pour tous. « Quelque chose se jouait devant moi qui allait bien au-delà d’une simple exposition. Le miracle tenait dans le fait que des visiteurs venaient pour la première fois dans nos campagnes. Ils se posaient avec bonheur devant une beauté qui flirtait avec la folie, la grâce, l’amour, la liberté et le scandale. » Rescapé d’une lourde opération à cœur ouvert, Pierre-Louis a trouvé à Bernay, dont il est le chantre lyrique, un havre de paix et de joie.

Plus encore devant les corps de ces huit mystiques catholiques, Hildegarde de Bingen, Catherine de Sienne, Angèle de Foligno, Marie de l’Incarnation, Thérèse d’Avila, Marie Madeleine, Mme Guyon et Louise du Néant, au-dessus d’un plan d’eau-miroir. Il y a dans ces pages sublimes, autant d’introspections que de réflexions.

Un livre sur la mémoire du temps… et cet effacement de l’Histoire, avec sa grande H. Jusqu’à croiser quelques fanatiques, qui voulurent entraver l’exposition en la cachant. Il écrit : « Plus tard, quand viendrait le temps de la honte, et du camouflage de son œuvre par quelques ignorants déguisés en charitons, je me souviendrais de ces moments profonds. »

Vérité : Il y a des livres qui ne se lisent pas seulement : ils se traversent. Ma nuit en plein jour est de ceux-là. Un texte incandescent, à la fois fragile et combatif, qui avance à pas d’homme dans les zones d’ombre de l’existence, là où la lumière ne disparaît jamais tout à fait, mais vacille, insiste, résiste. Pierre-Louis Basse écrit comme on respire après l’apnée. Avec cette voix singulière, reconnaissable entre mille, nourrie de sport, de chansons, de mémoire collective et d’émotions à vif. Ici, la nuit n’est pas une chute : elle est une épreuve.

Et le jour, loin d’être une évidence, devient une conquête. L’auteur ne se met pas en scène : il se met à nu. Tel un chant grave et doux à la fois. Un chant d’homme debout, cabossé mais lucide, qui convoque les souvenirs, les visages aimés, les refrains populaires, le football comme mythologie moderne, et la littérature comme planche de salut. On pense à Camus, à Blondin, parfois à Modiano pour cette façon de marcher dans les rues de la mémoire.

Mais Basse ne copie personne : il transmet. Il tend la main, rappelant que la fragilité n’est pas une faiblesse, mais un lieu de vérité, quand nous remettons l’humain au centre de tout. Et quelque chose d’authentiquement politique : l’affirmation que raconter sa nuit, c’est déjà lutter contre elle. Que les mots peuvent encore faire barrage. Et que la littérature, quand elle est sincère, peut être une lampe allumée au cœur du jour le plus sombre. Un livre-compagnon… comme il y en a si peu.

samedi 31 janvier 2026

Environnement : « La tentation du détricotage »



Dans le contexte actuel de montée des populismes climatosceptiques, alors que le président américain coupe les financements de la recherche, bannit des thématiques d’études et répète que le réchauffement climatique serait un « canular », le chef de l’Etat français a raison : les pays européens restent des refuges pour les scientifiques.

Mais l’Europe et la France, sous la pression d’extrêmes droites qui cherchent à instrumentaliser les colères d’une partie de la population contre les élites, ne sont pas à l’abri d’une dérive plus sournoise. La comparaison avec les Etats-Unis, flatteuse, ne saurait faire oublier les récents reculs environnementaux décidés au mépris de la vérité scientifique. Jeudi 29 janvier, une proposition de loi réautorisant la recherche et l’exploitation d’hydrocarbures dans les outre-mer, « principales victimes de la bonne conscience écologique », a été votée au Sénat. L’initiative est venue d’un groupe centriste proche du gouvernement et contredit à la fois la loi Hulot de 2017, les engagements d’Emmanuel Macron et les avis des scientifiques qui préconisent d’arrêter tout nouveau forage pour limiter le changement climatique.

Si cette proposition de loi aura du mal à passer à l’Assemblée nationale, le gouvernement a, mardi, préféré reporter le vote de la loi simplification. En l’état, le texte revient sur les zones à faibles émissions et amoindrit les objectifs du zéro artificialisation net, des mesures ambitieuses de la loi Climat et résilience de 2021.

Et il aura suffi de quelques centaines de tracteurs dans les rues de Paris pour que soit annoncée une loi d’urgence agricole pour « enlever des boulets aux pieds des agriculteurs », selon les termes du ministère de l’agriculture. Au menu, de nouveaux affaiblissements des mesures de protection environnementale, par exemple sur le loup et la biodiversité, sans oublier un inquiétant « moratoire des décisions sur l’eau », suspendant l’ensemble des évolutions réglementaires en cours. Comme lors de la crise agricole de l’hiver 2024, le gouvernement a cédé à de nombreuses demandes des syndicats agricoles sans associer les scientifiques et les associations de défense de l’environnement.

Sur tous ces sujets, le gouvernement est soit trop faible pour imposer sa ligne, soit manque de courage, soit préfère les intérêts économiques aux enjeux écologiques… Il n’a en tout cas pas compris que l’époque a changé et que l’enjeu environnemental devient de plus en plus urgent. Si le malaise agricole et les différentes tensions provoquées par les mesures vertes méritent des réponses, il est plus que jamais nécessaire de mettre tous les acteurs autour de la table : les représentants des filières, les citoyens mais aussi la science.

« L’extrême droite à grands pas et à bas bruit », l’éditorial de Maud Vergnol



Les yeux rivés sur la scène internationale, à juste titre, nous scrutons les convulsions du monde comme on observe un orage lointain, inquiets pour nos « frères humains » qui sont sous la foudre. Des guerres qui s’enlisent, des peuples réprimés dans le sang, la fin de l’ordre international hérité de 1945… Jamais depuis les pires moments de la guerre froide le monde n’avait connu un climat aussi anxiogène. De Gaza à Téhéran, de Kiev à Kobané, des peuples qui n’aspirent qu’à vivre libres et à choisir leur destin sont enfermés, torturés, bombardés.

Avec la réélection du mafieux impérialiste de la Maison-Blanche, la terrifiante mécanique guerrière s’est emballée. La force l’emporte désormais sur le droit, à l’extérieur, comme à l’intérieur des nations, où l’État de droit est foulé aux pieds, où la haine des étrangers, des minorités, de la science et de la culture tend à devenir hégémonique. « Certains m’accusent d’être un horrible dictateur. Mais parfois vous avez besoin d’un dictateur », a lancé Donald Trump à la tribune de Davos le 21 janvier.

Plus qu’une simple provocation, cette saillie du président états-unien s’inscrit dans un mouvement de fond de révisionnisme historique décomplexé. Inimaginable il y a encore vingt ans, de Pinochet à Mussolini, les bourreaux du XXe siècle sont désormais présentés comme des modèles désirables.

Le danger n’est pas seulement « là-bas ». En France aussi, il progresse à grands pas et à bas bruit. L’histoire nous l’a appris : les basculements politiques ne s’annoncent pas toujours par des fracas spectaculaires. Ils passent souvent par des glissements progressifs. Les élections municipales, dont on ne peut pas dire qu’elles suscitent jusqu’ici un vif intérêt médiatique, auront lieu dans quelques semaines. Sans mobilisation populaire pour se rendre aux urnes, elles pourraient représenter un véritable tremplin pour le Rassemblement national avant l’élection présidentielle de 2027.

Le RN, qui poursuit méthodiquement son implantation locale, a compris depuis longtemps que le pouvoir se conquiert aussi par les mairies. À chaque scrutin, l’extrême droite travaille à se rendre incontournable, respectable. Elle administre, elle gère, elle s’installe, construisant patiemment des réseaux d’élus et de cadres pour structurer des campagnes nationales. Ce que l’extrême droite ne parvient pas toujours à imposer par le discours, elle cherche à l’installer par l’habitude.

« Nous entendons peser comme jamais dans notre histoire sur le scrutin local », a annoncé Jordan Bardella le 12 janvier lors de ses vœux à la presse. Son parti compte remporter « des dizaines de villes », et en vise une particulièrement symbolique : Marseille. Mais, dans les petites communes rurales, le RN mise également sur les candidats « sans étiquette », des listes « apartisanes » mais proches de l’extrême droite. Chaque mairie conquise, chaque implantation locale renforcerait la capacité du RN à se projeter vers les échéances nationales.

Face à cette vague brune qui pourrait déferler sur les villes, la gauche n’est pas désarmée. Elle peut d’abord s’appuyer sur des bilans solides dans des villes où elle a su faire vivre des alternatives concrètes au néolibéralisme, en développant les services publics, des politiques du logement ambitieuses et des initiatives de solidarité innovantes. L’extrême droite ne gagne pas seulement parce qu’elle convainc massivement, mais prospère par le vide laissé par les autres, lorsqu’on triangule sur son terrain, qu’on renonce à la combattre frontalement. Les Français ont su dire non en juin 2024. Le prochain scrutin municipal nécessite une mobilisation citoyenne de même ampleur.

 

vendredi 30 janvier 2026

« Écoutez les voix de Téhéran, massacrées à l'abris des regards du monde », l’éditorial de Cédric Clérin.



Dans les rues d’Iran se joue, en ce moment, une tragédie qui pourrait bien être d’ampleur historique. Le peuple s’est levé, pour la dignité, la liberté, l’égalité, et subit en retour une répression d’une sauvagerie inouïe orchestrée par les mollahs. Les témoignages qui nous parviennent font état de tirs massifs sur la population, d’exécutions sommaires, de mutilations. Plus abject encore, ce régime aux abois expose les corps dans les rues et contraint les familles à les récupérer contre rançon. L’objectif est clair : humilier, terroriser, briser.

Ce massacre est commis autant que possible à l’abri des regards du monde. Le bilan est pour l’heure très difficile à établir. Des milliers, c’est une certitude, peut-être des dizaines de milliers. Une guerre est aussi une guerre de désinformation, il faut donc être prudent. Mais si les chiffres de victimes les plus élevés se révélaient exacts, ce serait la pire répression depuis des décennies.

Quoi qu’il en soit, ce qu’il se passe en Iran est un cauchemar auquel la communauté internationale a bien du mal à mettre fin. L’ONU est quasi muette. Pendant ce temps, Donald Trump déploie son porte-avions et Elon Musk ses satellites. Voilà où nous en sommes : des milliardaires qui, selon leurs intérêts, décident seuls des interventions, une dérive inacceptable. Si rien ne change, le peuple iranien sera la victime de ce grand jeu de dupes.

Le cadre multilatéral de l’ONU reste le seul à même de faire respecter les principes du droit international et le respect des droits humains. Mais l’organisation est d’autant plus inaudible que la voix de l’Europe est aphone. Déstabilisée par les velléités trumpiennes de redessiner le monde, elle ne sait plus quel rôle jouer. Or, elle aurait tout à gagner à en être un moteur et, en lien avec les pays du Sud, imposer des actions collectives et la coopération. Elle serait fidèle aux valeurs qu’elle proclame si elle savait entendre les voix de Téhéran et ne pas les laisser aux appétits aventuristes états-uniens.

 

« Dominique Seux des Échos devrait lire son propre journal », le billet de Maurice Ulrich.



Dominique Seux, dont on sait qu’il est la voix tous les matins, sur France Inter, des Échos de Bernard Arnault, s’inquiétait dans un récent éditorial du poids sur les entreprises de la surtaxe qui devait être reconduite dans le budget. Une pression telle que le Medef avait invité toutes ses instances à passer à l’action en contactant un à un les parlementaires, particulièrement socialistes, pour « les sensibiliser sur les risques importants que de telles mesures feraient courir aux entreprises de leur territoire »

Avec, à l’appui, des témoignages et en listant les « innovations » qui seraient « bloquées » par une politique fiscale trop défavorable… Pour son président, Patrick Martin, c’est la croissance même qui est menacée. Les entreprises souffrent, les initiatives sont étouffées par le poids des contraintes, les entrepreneurs sont découragés. 

Ça n’explique pas ce titre jeudi dernier, ben oui, dans les Échos : « L’inexorable poussée des créations d’entreprises. En 2025 1,16 million d’immatriculations nouvelles ont été enregistrées, soit 4,9 % de plus qu’en 2024. » Dominique Seux devrait lire son propre journal.

mercredi 28 janvier 2026

« Immigration : l’inquiétante trumpisation de la France », l’éditorial de Marion d’Allard.



La stigmatisation, l’exclusion, la défiance généralisée envers les étrangers ont atteint un stade de maturation terrifiant. Aux États-Unis, Donald Trump et son bras armé de l’ICE en sont le paroxysme. La police de l’immigration sème le chaos, assassine des citoyens désarmés, interpelle des enfants et la Maison-Blanche couvre, justifie, insulte ceux qui s’opposent à cette stratégie du pire.

En France, les extrêmes droites soutiennent la politique migratoire du président milliardaire, condensé d’un suprémacisme qu’elles appellent de leurs vœux. Relayées en masse par des médias bollorisés, leurs visées programmatique et idéologique ont pris racine dans une société malade de ses inégalités. Les plateaux de CNews sont devenus le déversoir de déclarations abjectes, jamais contredites, trop rarement condamnées.

C’est sous ces projecteurs qu’Arno Klarsfeld s’est senti autorisé à souhaiter, « comme fait Trump avec l’ICE », l’organisation de « grandes rafles un peu partout », pour « attraper le plus d’étrangers en situation irrégulière ». L’histoire nous enseigne. Ils refusent de retenir la leçon.

Il n’est pas là question d’un simple ressenti. Les politiques gouvernementales sont au diapason d’une xénophobie galopante, qu’à leur tour elles encouragent. Leurs effets sont réels, brisant des vies sur le mur du rejet institutionnalisé. Les chiffres officiels parlent d’eux-mêmes : en 2025, les interpellations de personnes en situation irrégulière ont augmenté de 30 %.

Les reconduites à la frontière de près de 16 %. Les régularisations, elles, ont chuté d’environ 10 %. Pis, Gérald Darmanin, ex-locataire Place Beauvau aujourd’hui garde des Sceaux, architecte et promoteur des politiques d’exclusion, appelle au gel de l’immigration sur au moins deux ans.

Qu’il est loin le temps où Emmanuel Macron louait le labeur des « premières lignes », travailleurs souvent immigrés, mal rémunérés et déconsidérés qui faisaient, pendant le Covid, tourner un pays à l’arrêt. Oui, la France a besoin d’immigration. Elle apporte plus qu’elle ne coûte. Infiniment plus. À Madrid, on entérine un plan historique de régularisation de 500 000 personnes ; à Paris, on s’inscrit, encore, à rebours de l’histoire.

 

« La fin des papouilles de Macron avec Trump ? For sure », le billet de Maurice Ulrich.



For sure, pour sûr, ou ça ne fait aucun doute. Plus encore que ses lunettes noires ce sont ces mots répétés d’Emmanuel Macron à Davos qui sont devenus des « mèmes », ou « viraux » comme on dit maintenant, et d’abord aux États-Unis.

Bon, c’est un peu en raison de son accent, mais peut-être parce qu’outre-Atlantique on a retenu du président français que c’en était fini, au moins pour le moment, des papouilles, des cajoleries et des tapes dans le dos avec le grand mâle alpha aux cheveux orange, ou si l’on préfère avec le forcené de la Maison-Blanche.

C’est bien d’ailleurs ce qu’avait souhaité de la part des dirigeants européens le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom, les invitant à le frapper à la face. Des baffes, on en rêve. Toujours est-il que devant la mobilisation populaire à Minneapolis il a dû reculer pour partie en écartant son homme de main fasciste. Avec ses lunettes noires et après Davos, Emmanuel Macron doit penser qu’il y est pour quelque chose. For sure.

 

« Extase(s) », le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin

Majuscule  : Un livre-compagnon : le bloc-noteur n’a pas trouvé meilleure expression pour qualifier le dernier opus de Pierre-Louis Basse,...