Face à
l’horreur, les mots sont toujours dérisoires. Lyhanna, ton visage est
entré dans tous les foyers de France. Pourtant, tu n’es plus là. Un
monstre t’a arrachée à la vie. Le cœur serré, les larmes aux
yeux, on pense à tes 11 ans, à tes parents, à ta famille, à tes copains et
copines. Se mêle à nos émotions une infinie tristesse, doublée
d’incompréhension et de colère que les mots ne peuvent apaiser.
Onze ans,
c’est l’âge où l’on joue, où l’on danse, où l’on apprend, où
l’on découvre la vie, où l’on rêve, où l’on cultive
l’insouciance. L’âge où l’on grandit entouré de soins,
d’attentions, d’amour.
Onze
ans devrait être l’âge de mille et mille moments simples qui font la
beauté de l’enfance. Voici qu’un chasseur de petites filles, déguisé
en serviteur, a détruit tout cela.
Un
prédateur a ôté la vie à Lyhanna et a jeté une part de
notre avenir au fond d’un vieux silo à grains.
Cette émotion
ne cesse de grossir à mesure que s’égrènent les prénoms de dizaines de
jeunes garçons et de fillettes assassinés par des
bouchers d’enfants : Maëlys, Estelle, Fiona, Marina, Typhanie, Enzo,
Aliya, Dylan, Jason, Elias, Grégory et tant d’autres. Autant de meurtres qui restent
comme des traumatismes, des injustices, des plaies à vif dans la chair des
familles et au-delà de la nation tout entière. Ces vies détruites,
ces enfances volées ne peuvent pas être des « faits divers ». Il
s’agit d’une question de société qui appelle un sursaut majeur face aux
violences commises sur les enfants.
La froideur des
chiffres provoque un indescriptible haut-le-cœur : un enfant est victime
d’inceste, d’agressions sexuelles, de viols toutes les trois minutes. Chaque
année, au moins 70 enfants meurent sous les coups d’un proche, souvent dans la
famille. Soit un tous les cinq jours. Dans le même temps, plus de 100 femmes
meurent sous les coups de leurs conjoints.
Il faut en
finir avec cette ubuesque et cruelle litanie où, après chaque nouveau drame, on
entend les mêmes discours indignés, les mêmes annonces prononcées la main sur
le cœur, qui ne durent que le temps d’une rosée du matin. Il est temps de
sortir des effets d’annonce et de réaliser un état des lieux précis de ce qui
manque pour empêcher de tels crimes, pour une prise en charge de toutes les
plaintes concernant des violences contre tous les enfants et toutes les femmes.
En même temps,
chacune et chacun d’entre nous doit sérieusement s’interroger sur une
société de domination des adultes sur les enfants et sur
le masculinisme, même si l’on s’en défend.
Chacune et
chacun d’entre nous est contraint de s’interroger sur la manière dont il ou
elle considère, prend soin des enfants, écoute leurs mots, leurs
plaintes et leurs angoisses.
Au-delà, il
convient de reconnaître que, dans les priorités
politiques rabâchées depuis des années, ne figure pas la protection
des enfants. Le budget militaire est en passe de grossir de 36 milliards
d’euros la semaine même où le budget du ministère de la Justice est amputé de 414 millions
d’euros.
La priorité
n’est donc pas l’être humain. L’enfance n’apparaît jamais dans les tableaux
comptables du capitalisme. Le mot passe-partout, le mot imposant le silence
face à toute discussion, est devenu « la dette ». Il sert à asséner
tous les coups de poignard contre tous les services publics, de l’enfance, de
l’école, de la justice, des enquêtes de police, de la santé et de la
psychiatrie.
Parce que la
mort de Lyhanna n’est pas un coup de tonnerre dans un
ciel serein, il est urgent de provoquer une révolution de la
protection des enfants. Leurs paroles doivent être recueillies, écoutées,
entendues. Il faut surtout leur donner de la valeur pour mettre en sécurité,
accompagner, prendre soin.
C’est un devoir
absolu de la société. C’est un devoir des gouvernements.
Cela suppose
certainement de meilleures coordinations entre l’école, la médecine, la
justice, les forces de police, les collectivités territoriales. Cela suppose
certainement de moderniser les outils de travail à l’heure de la circulation
numérique.
Au-delà, la
grande préoccupation doit être le nombre, la formation, la
rémunération de celles et de ceux qui font vivre les services aux autres, ces
« producteurs d’humanité » si mal traités. Ces métiers
dits de « première ligne », oubliés depuis la fin de l’épidémie
de Covid. Ces salariés, ces travailleurs de la santé, de la justice, de
l’école, de la sécurité, contre lesquels se lèvent tous les réactionnaires au
nom d’un État paraît-il « obèse » et que les progressistes ne
défendent pas suffisamment.
Des excuses
d’un ministre de la Justice, précédemment ministre de l’Intérieur, ne sont
qu’un leurre pour atténuer l’onde de choc nationale. Un petit souffle servant à
pousser l’actualité à suivre son cours en dépolitisant la signification d’un
drame. Voilà la caricature des ministères de la parole et de la facilité.
La chasse au
bouc émissaire est ouverte. La course à la surenchère populiste aussi. Un
ancien ministre de l’Intérieur, candidat à l’élection présidentielle
comme Retailleau, propose d’imiter Trump en jetant les magistrats en
pâture à la vindicte populaire, pour, sans doute, les placer sous sa coupe en
dehors du droit et des lois républicaines. Un autre qui a été Premier ministre,
M. Philippe, singeant l’extrême droite, propose d’interdire les syndicats
pour les métiers de la justice.
À ce niveau,
aussi ridicule qu’inquiétant, du débat politique, on cherche en vain par quelle
magie de telles propositions populo-réactionnaires redonneraient vie
à Lyhanna !
Ces
professionnels sans profession de la mauvaise politique montent
toujours plus haut à l’échelle de la morgue en désignant des responsables parmi
ceux qui travaillent, alors que ce sont eux qui assèchent les moyens pour la
justice, l’école, la prévention, ce qui permet des drames comme celui-ci.
Jamais ne les effleure la question fondamentale du nombre nécessaire de
magistrats, de juges d’instruction, d’enquêteurs de la gendarmerie ou de la
police. Jamais ils ne se penchent sur l’indigence des moyens consacrés aux
enquêtes sur les violences sexuelles faites aux enfants, pourtant documentées
depuis bien longtemps. Jamais ils ne se soucient des incommensurables stocks de
procédures qui prennent la poussière dans les gendarmeries et les
commissariats, du manque de formation des agents chargés de recueillir les
plaintes, du déficit de brigades spécialisées, du manque d’experts judiciaires,
de psychologues et de médecins scolaires. Ils n’en sont pas ignorants
pourtant ! Ils en sont comptables.
Mais aborder ce
sujet revient à remettre en cause leurs politiques de réduction de crédits pour
le bien-être humain, mises en œuvre depuis des quinquennats, au profit des
milliards accordés sans condition aux grandes entreprises et versés depuis tant
d’années aux marchés financiers. Cela représente annuellement
sept fois le budget du ministère de la Justice, versé à des parasites au nom du
service de la dette fabriquée à cet effet.
Et les
vitupérations du chef de l’État déclarant : « Je ne veux entendre
aucun argument de moyens dans cette affaire » sont proprement indignes
et scandaleuses. S’il y a, paraît-il, 70 000 dossiers en
attente de jugement, c’est bien parce qu’il y a un criant problème
de moyens !
À tous
ceux qui font profession de comparer notre pays aux moyennes européennes,
signalons que pour 100 000 Français, on compte 3,2 procureurs. Il y en a
12,2 dans les autres pays européens. Une telle pénurie conduit à une surcharge
permanente, un fonctionnement à flux tendu qui met en cause la capacité de
l’institution à garantir une justice sereine, approfondie,
efficace. Plusieurs rapports préconisent depuis longtemps le doublement du
nombre de magistrats.
Les personnages
aux idées et à la vue courtes qui nous gouvernent n’ont
donc pas lu les conclusions de la commission indépendante sur l’inceste et les
violences sexuelles faites aux enfants. Elles chiffrent à
10 milliards le coût de ces violences. Elles ne peuvent mesurer
l’ampleur du saccage des vies ainsi blessées et assombries.
Ces chiffres
disent tout des prétendues « priorité ». Il est
consacré 5 € par habitant pour la justice mais 751 € par citoyen aux dépenses
militaires.
Le crime
contre Lyhanna n’est pas « notre échec collectif », comme
le sifflent de bonnes âmes, mais le brutal révélateur des fragilités du système
judiciaire français malmené depuis tant d’années.
Il est
consacré 5 € par habitant pour la justice mais 751 € par citoyen aux dépenses
militaires.
Voilà où mènent
les piètres conciliabules pour les politiques d’austérité, de sacrifices des
services publics, poussés par les rois de la finance et les traités européens.
Voilà dévoilée la nature du cinéma gouvernemental autour des « compromis »
à l’occasion du vote du budget. Les tableaux comptables sont l’exact opposé de
la protection de la vie humaine et des enfants. Pour camoufler leur politique,
les gouvernants, au service des forces de l’argent, organisent la chasse au
bouc émissaire : le médecin serait responsable des déserts médicaux et de
la crise de l’hôpital ; le cheminot empêcherait les trains d’arriver à
l’heure ; le facteur ne distribuerait pas convenablement le
courrier ; le juge serait responsable de l’insécurité ; les pauvres
profiteraient du système.
Ne laissons pas
muer l’émotion et les colères justifiées en règlements de comptes. Portons le
fer à la racine du mal.
La réduction
des crédits publics pour le bien commun engendre la plus grande des insécurités
humaines et sacrifie l’avenir. Il est temps d’humaniser la justice en
lui donnant des moyens, en développant les formations, en comblant les
inégalités territoriales et en rouvrant des tribunaux et des
gendarmeries fermées, en prenant en compte la parole des enfants, en
examinant l’idée d’un parquet spécialisé dans les viols et crimes contre les
enfants et les femmes.
Il est temps de
renverser le cours des choses. Il est temps de s’unir pour proposer un autre
système qui ferait primer les êtres humains sur les ravages de l’argent-roi.
Le nom
de Lyhanna et celui de toutes les autres victimes devront sans cesse
nous rappeler les urgences. Cette souriante colombe nous presse de nous
souvenir pour construire un autre avenir.

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