mardi 9 juin 2026

« IA et data centers : souveraineté numérique ou colonie énergétique ? », l’éditorial de Stéphane Sahuc.



À Fouju, 90 hectares de terres agricoles s’apprêtent à disparaître sous le béton du pharaonique Campus IA. Au même moment, SoftBank promet de déverser 75 milliards d’euros pour saturer notre réseau électrique de gigawatts. L’exécutif applaudit, célèbre la « France manufacture de l’Europe », agite l’étendard de la souveraineté numérique.

Mais de quelle souveraineté parle-t-on ? Ces projets gigantesques sont financés par des fonds émiratis (MGX) pour Campus IA, japonais pour SoftBank, pour faire tourner des machines conçues par le géant américain Nvidia. La valeur ajoutée, l’intelligence brevetée et le contrôle ultime restent à Tokyo et dans la Silicon Valley.

La France, elle, fournit le terrain, les lignes à haute tension de RTE et l’eau de refroidissement. C’est en réalité de la sous-traitance à grande échelle. Sous le coup du Cloud Act américain ou des décisions stratégiques de fonds souverains lointains, nos données et nos infrastructures seront sous influence. Sans oublier qu’un centre de calcul n’est pas une usine comme les autres ; c’est un ogre. Un ogre qui dévore l’espace et l’énergie.

Ensemble, Fouju et SoftBank réclament plus de 6,4 gigawatts. C’est l’équivalent de la production continue de cinq réacteurs nucléaires EPR. Une manne d’énergie allouée à l’entraînement d’algorithmes génératifs dont l’utilité sociale et économique se discute. Au passage, la chaleur colossale dégagée par les processeurs sera purement et simplement perdue, puisque rien n’est pensé pour la récupérer.

Ces projets reviennent à socialiser les coûts des infrastructures pendant que les bénéfices, eux, sont privatisés par quelques multinationales de la tech. Or la France a les moyens d’inventer le premier modèle d’intelligence artificielle compatible avec les limites de la planète. La solution réside dans le développement de modèles frugaux (Small Language Models), orientés vers les besoins réels de la médecine et des services publics. Sans ce sursaut, notre pays se condamne à n’être qu’un simple serviteur énergétique pour des intérêts capitalistes transnationaux.

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